[Dossier] Tais-toi et cueille !

Publié le 11/10/2016

Loin des dissensions au sein de l’Union européenne, les organisations syndicales collaborent sur le terrain afin de faire valoir les droits fondamentaux des travailleurs détachés. Particulièrement active dans le secteur agroalimentaire, cette coopération a permis de démanteler des filières illégales. Reportage.

Le regard est fuyant, le pas pressé. À la sortie des cars qui les ramènent des champs, une femme ordonne aux 200 salariées polonaises de rentrer au camping sans broncher. La crainte se lit sur les visages et, malgré la présence de l’inspection du travail, aucune n’acceptera de parler ce jour-là aux syndicalistes venus les informer de leurs droits.

Ouvrieres agricoles polonaises PGAILLARDINOfficiellement, ces Polonaises sont embauchées sous contrat français pour la saison de la cueillette des myrtilles (de juin à septembre). Recrutées en Pologne par internet et acheminées par bus, elles seraient payées au Smic avec un hébergement au camping voisin à leur charge, assure la direction de l’exploitation basée dans le Saumurois (Maine-et-Loire). Mais le climat de peur qui règne sur le camping et le passé judiciaire de l’employeur (condamné en 2012 pour travail dissimulé) laissent les syndicalistes et l’inspection du travail dubitatifs. « Cela ressemble fort à ce que l’on nomme la “zone grise” entre la fraude au détachement et la main-d’œuvre à bas coût : des employeurs peu regardants qui embauchent des salariés en passant par un ou plusieurs intermédiaires. Dans ce genre de cas, il est primordial d’obtenir des informations sur le contrat de travail et les conditions d’accueil. Or, souvent, ces travailleurs ne parlent pas français, ce qui arrange bien les employeurs mais complexifie le contrôle», explique Philippe Rafflegeau, directeur adjoint Maine-et-Loire de la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte). Une difficulté que les syndicalistes connaissent bien.

SOLIDARNOSC PGAILLARDIN

Les syndicalistes de Solidarnosc tiennent
à transmettre leurs tracts 
aux salariées polonaises
afin
de lesinformer de leurs droits, et ce, malgré
les intimidations de 
l’employeur.

Il y a encore quelques années, la barrière de la langue empêchait les syndicats d’établir un dialogue avec ces salariés. Or il arrive fréquemment que les employeurs omettent d’informer leurs salariés sur la législation. Pour y remédier, la Fédération générale de l’agroalimentaire (FGA-CFDT) a d’abord fait traduire des guides en polonais, roumain et bulgare afin de faire connaître aux salariés étrangers le b.a.-ba du droit du travail français et les coordonnées des permanences syndicales. Des enquêtes sur les conditions de travail et d’hébergement ont aussi été distribuées, pointant des failles dans la rémunération des heures supplémentaires.

Pourtant, rares sont les travailleurs détachés à oser se plaindre. « Ces salariés agricoles sont souvent recrutés dans des régions pauvres, où le chômage frise les 70 %. Pour la plupart, le Smic correspond au triple de ce qu’ils pourraient gagner dans leur pays d’origine, décrypte la responsable CFDT-Maine-et-Loire Corinne Grégoire. Mais la rémunération et les conditions d’accueil promises par les sociétés prestataires qui les recrutent sont souvent bien éloignées de ce qui les attend. »

Informer les salariés en amont

En 2013, la FGA-CFDT change d’approche. « Pour que les droits de ces travailleurs soient respectés, il nous fallait agir en amont, en informant les salariés avant qu’ils ne quittent leur pays d’origine, et en aval, sur leur lieu de travail en France »,explique Hélène Deborde, secrétaire nationale de la fédération.

Une action d’information menée avec le syndicat bulgare Podkrepa a lieu chaque année au printemps dans des villes où les candidats au détachement sont nombreux. « Trois cent cinquante Bulgares ont déjà été approchés, et les conférences de presse, organisées à l’issue des réunions, font écho dans l’opinion publique. » Surtout, la parole se libère plus facilement qu’en France, où les détachés craignent de ne pas pouvoir revenir s’ils parlent.

Ces témoignages, corroborés par les observations de la CFDT sur le terrain durant l’été, ont notamment permis en 2015 de remonter la filière de travailleurs bulgares employés par une entreprise des Côtes-d’Armor (Chéritel), à travers la société d’intérim bulgare Vadi Job. Depuis la loi Savary-Guittet (2014) qui encadre le travail détaché, les organisations syndicales peuvent obtenir de l’inspection du travail les déclarations de détachement adressées par le donneur d’ordre à la Direccte et ainsi rencontrer les travailleurs sur leur lieu d’hébergement. Et ce qu’a découvert la CFDT relève de l’esclavage moderne.

« Employés sans fiche de paie ni contrat de travail, avec un loyer prélevé sur leur salaire, ces ouvriers étaient de plus complètement isolés car privés de tout moyen de communication », se souvient Jean-Luc Feuillant, du syndicat agroalimentaire de Bretagne. Depuis, la CFDT s’est portée partie civile dans le procès des travailleurs bulgares détachés contre Chéritel, prévu à la fin de l’année. La société d’intérim Vadi Job vient, quant à elle, de se voir retirer l’agrément pour tout travail détaché par l’inspection du travail bulgare. « C’est un sujet pour lequel on peut véritablement agir sur le terrain, mais qui demande une collaboration à tous les niveaux, insiste Hélène Deborde. Nous avons besoin de l’ensemble des acteurs pour faire avancer les choses. » Aujourd’hui, cette coopération – décentralisée dans les syndicats régionaux – est étendue à plusieurs pays européens, Pologne (Solidarność) et Espagne (Fitag-UGT) pour l’essentiel.

aballe@cfdt.fr