[Dossier] Que reste-t-il de nos emplois ?

Publié le 20/03/2017

Anxiogène, la transformation numérique bouscule les métiers, les fonctions managériales, l’action syndicale… Mais en imposant de nouveaux modes de production, elle permet aussi de se poser des questions essentielles sur le travail et la place de l’homme dans l’entreprise.

« Les robots semblent prendre le contrôle sur le travail » ; « Ça nous tombe dessus » ; « Les robots coûtent moins cher à l’employeur, nos emplois disparaissent… » ; « Nous n’avons aucune visibilité sur la stratégie des entreprises » ; « À quoi ressemblera notre travail dans dix ans ? » Réunis en décembre 2016 à Paris lors des Ateliers de l’industrie du futur, organisés par quatre fédérations professionnelles de la CFDT (Chimie-Énergie ; Agroalimentaire ; Métallurgie ; Communication, Conseil, Culture), les salariés ont questionné la déferlante numérique dans le monde du travail.

Pourtant le secteur industriel en perpétuelle évolution a toujours connu une « destruction créatrice » d’activité [selon l'expression associée à l’économiste autrichien Joseph Schumpeter]. Mais « le numérique fait peur car sa révolution implique des changements plus importants que ceux liés à l’automatisation des années 80 », explique Xavier Royer, directeur du pôle ingénierie et compétences chez Opcalia (organisme de la formation professionnelle). En quoi les nouveaux robots impactent-ils différemment les organisations de travail ? Parmi les facteurs notables, les plus anxiogènes sont imputables à la vitesse des changements, sans précédent dans l’histoire, et l’arrivée de machines dotées d’une intelligence artificielle. Les salariés vont devoir les gérer et les écouter. Désormais, les robots intègrent l’organigramme des entreprises !

Moins d’ouvriers, des métiers plus qualifiés 

L’usine du futur préfigure des emplois plus qualifiés mais moins nombreux, des métiers moins pénibles mais des cadences accélérées, plus d’autonomie pour les salariés mais des tâches plus atomisées. « Le travail est en train de changer complètement mais l’on n’imagine pas d’industrie du futur sans salariés. À la CFDT, nous devons saisir la balle au bond et peser sur les stratégies des managers : nous n’avons pas eu d’opportunité comme celle-ci depuis très longtemps. Dans certains secteurs, ça bouge tous les six mois. Il faut constamment s’adapter. Notre mission est de donner des repères, de poser des jalons, des garde-fous. Le vrai défi consiste à aller au moins aussi vite que le changement », analyse Philippe Portier, secrétaire général de la CFDT-Métallurgie.

« Le numérique ne remplace pas le travail, il le remodèle. »

Les études se multiplient, les points de vue aussi. Certains auteurs se focalisent sur les nombreuses disparitions de postes quand d’autres mettent en avant les emplois qui seront créés, à l’instar de France Stratégie. Mais aucune perspective certaine ne s’en dégage. En réalité, un emploi n’est pas forcément remplacé par une machine. En revanche, les experts s’accordent à dire que les robots vont recentrer les effectifs sur les activités à valeur ajoutée. Une idée renforcée par les chiffres du ministère du Travail, qui montrent que depuis trente ans le nombre d’ouvriers non qualifiés a baissé, tandis que les métiers les plus qualifiés ont progressé. La Fabrique de l’industrie, le laboratoire d’idées présidé par Louis Gallois, est formelle sur un point : « Le numérique ne remplace pas le travail, il le remodèle. »

Si l’on constate qu’à l’échelle de l’atelier de production lui-même les emplois directement liés à la production diminuent car ils sont remplacés par des robots, l’activité, elle, augmente. En Allemagne, avec un taux de robotisation de 282 (nombre de robots pour 10 000 salariés) contre 125 en France, les emplois ont été sauvegardés ces vingt dernières années.

Car l’intégration des nouvelles technologies et la transformation numérique des processus internes se traduisent généralement par un accroissement de la rentabilité et une meilleure réactivité de l’entreprise face à la concurrence et aux aléas économiques. « La robotisation, en augmentant la compétitivité industrielle, bénéficie à l’ensemble de l’économie, un emploi dans l’industrie (du futur) équivaut à un ou deux emplois additifs dans les services », affirme Vincent Botazzi, de la CFDT-Métallurgie.

« L’homme restera au centre de l’industrie du futur »

     

Rependre la main sur le travail

S’intéresser au travail et pas seulement au poste de travail : c’est la mission de l’équipe d’ergonomie du Cnam, qui aide les entreprises à implanter des technologies intelligentes dans leurs collectifs de travail. « Nous misons sur la transformation des organisations par les acteurs eux-mêmes », explique Laurent Van Belleghem, chercheur en ergonomie.

« Nos techniques de simulation ont pour but de mettre le projet technologique à l’épreuve du réel. Lorsque l’on réduit la place de l’individu, les salariés perdent leurs repères, ils se sentent responsables de tout mais n’ont la main sur rien. Le fournisseur ne se préoccupe pas de savoir comment le robot va s’intégrer dans les situations de travail. Il faut réfléchir en amont de sa conception sur la façon dont il va impacter l’écosystème en place. Pour cela, nous construisons avec les salariés les conditions de leur travail futur. » Mettre un projet innovant à la main de l’usage que l’on en fera suppose l’accepter le réel et sa part d’imprévisibilité. « Il faut que les managers mettent en place des dispositifs d’appropriation sous peine d’échouer, malgré le recours à des technologies d’avant-garde », prévient le chercheur.

     

Reste les tâches difficiles à confier à des robots, comme celles qui nécessitent un jugement subjectif. Et puis un robot peut-il travailler en équipe ou en relation avec des clients ? « Les progrès de la numérisation exigent autant de progrès humains puisque les compétences des salariés ne sont pas remplacées mais optimisées par des machines collaboratives », explique Laurent Van Belleghem, chercheur et ergonome associé au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) (lire ci-contre). « L’homme restera au centre de l’industrie du futur pour au moins une raison : il est supérieur dans la compréhension du produit final. Le maître d’œuvre d’une opération médicale à distance, même réalisée par une machine, reste, in fine, le chirurgien. »

Mais les formations doivent accompagner ces changements et, là encore, il vaut mieux s’adapter et accroître l’offre que de chercher à identifier les métiers en devenir. Dans ce domaine, il y a beaucoup à faire : les formations au numérique sont insuffisantes pour la France, qui doit multiplier les initiatives telles que la Grande École du numérique, un réseau de 250 formations lancé en 2015 par François Hollande. Dans les champs de l’apprentissage et de la formation continue, « il faut innover très vite et dès maintenant au sein des entreprises, souligne Isabelle Martin, secrétaire confédérale et pilote du groupe de travail « Industrie du futur » à la CFDT. Et de poursuivre : C’est le gros chantier de 2017. »

cnillus@cfdt.fr

© Photo Stéphane Audras/Réa

 

     

Bruno Grandjean

Les robots sont devenus nos partenaires”
Président de la Fédération des industries mécaniques, dirigeant de la société Redex, qui fabrique des pièces détachées… pour des robots.

La modernisation de l’outil de production a conduit les équipes de Redex à s’organiser autrement. Qu’est-ce qui a changé ?

Le plus grand bouleversement est survenu dans le périmètre d’intervention des ingénieurs. Leur autorité n’est plus tant cognitive que relationnelle. C’est surtout dans la coordination et l’animation de projet qu’on leur demande d’être performants. Les autres salariés ayant, grâce aux outils connectés, aux robots et aux machines numériques, un niveau de connaissance plus élevé qu’auparavant. Aujourd’hui, tout le monde a en temps réel le même niveau d’information. Chez nous, il y avait trois ingénieurs au début, uniques détenteurs d’un savoir qui les plaçait, de fait, dans une position dominante. Aujourd’hui, tandis que nous avons supprimé plusieurs rangs hiérarchiques, nous avons trente ingénieurs : le pouvoir se diffuse à plusieurs strates… Chaque salarié devient plus ou moins manager selon le moment de la journée en interagissant avec les autres services (contrôle, méthode, logistique…). L’autorité hiérarchique doit maintenant apporter autre chose pour débloquer une situation, réaliser des réglages pointus, faire de l’accompagnement, du soutien.

Comment évolue la relation homme-machine ?

La robotique n’a jamais été un problème pour nous ! Lors de la première phase d’automatisation de l’usine, les salariés devaient s’adapter aux cadences de production imposées par les machines. Autrefois, Redex (créée en 1949), c’était une salle de musculation ! Les robots ont supprimé les tâches pénibles, ils sont devenus nos partenaires. Les salariés peuvent travailler jusqu’à leur départ en retraite. Les tâches répétitives et dangereuses sont remplacées par des postes de surveillance et d’amélioration des processus. Certains opérateurs peuvent même surveiller leur ligne de production à distance, de chez eux… C’était impensable il y a vingt ans. 

     
       Propos recueillis par Claire Nillus