[Dossier Organisation du travail] Covid-19 : des leçons pour le monde d’après ?

Publié le 27/06/2020

La crise a provoqué une profusion d’initiatives solidaires, d’idées, de nouvelles coopérations. Sans pour autant en déduire que le « monde d’après » nous réserve un grand soir, mais de quoi donner des perspectives nouvelles. Une occasion à ne pas manquer.

Quand, au soir du 14 mars, tous les rideaux des 80 boutiques françaises d’Armor-lux ont été baissés, le président du célèbre fabricant breton de marinières (580 salariés en France dont 350 à Quimper) a senti le sol tanguer. « Nous commencions tout juste à commercialiser la collection d’été. L’activité s’est arrêtée net. Nous avons aussi fermé l’usine et mis les salariés au chômage partiel », raconte Jean-Guy Le Floch, la voix encore éprouvée par ces semaines de lutte dans la tempête du Covid-19.

Mais dès le lundi 16 mars au matin, un appel du CHU de Brest – dont il est proche depuis plusieurs années au titre d’ambassadeur d’une de leurs fondations – l’invite à produire des masques et des blouses pour les soignants. Tout le monde sur le pont : une réunion avec les élus du comité social et économique (CSE) le lendemain avalise la transformation de la production. Depuis, Armor-lux fabrique quelque 3 000 masques par jour pour répondre aux besoins du territoire. À l’image de cette marque made in France qui a réorienté son activité en quelques jours afin de répondre aux besoins urgents nés de la crise, on ne compte plus le nombre d’entreprises qui se sont, elles aussi, mobilisées.

Dès les premiers jours du confinement, on a vu naître un foisonnement d’initiatives, dans un étonnant et fécond mélange d’inventivité et de solidarité, d’engagement citoyen et de système D, pour produire masques, gel, visières, etc. Ici, c’est un fabricant d’emballages ménagers, Jet’Sac, filiale du groupe Sphere (leader européen du secteur), qui s’est lancé dans la production de surblouses à usage unique pour les soignants. Là, ce sont des entreprises ou des fablabs qui ont prêté leurs imprimantes 3D pour fabriquer des visières. Là encore, c’est la filière mode et luxe tout entière qui s’est rapidement organisée, proposant de fabriquer les produits de première nécessité dans la lutte contre la maladie Covid-19. L’initiative, désormais baptisée Savoir faire ensemble (www.savoirfaireensemble.fr), regroupe quelque 830 entreprises de toutes tailles. La liste des initiatives pourrait remplir un bottin.

Esprit de coopération

Dans le domaine scientifique, on a vu aussi se multiplier des collaborations inédites, aux côtés de la recherche traditionnelle, de collectifs de makers [communauté de gens passionnés par les technologies qui font les choses par eux-mêmes], donnant les résultats de leurs recherches en accès libre. Des projets tels que « MakAir » – un respirateur artificiel simplifié –, porté par l’université de Nantes, le Centre hospitalier universitaire (CHU) de Nantes, le collectif Makers For Life, le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) et plusieurs industriels, a été sélectionné par le ministère des Armées. Le projet universitaire fédère une communauté de 250 personnes associant recherche médicale, ingénierie et industrie.

L’élan de mobilisation ne s’est d’ailleurs pas cantonné à l’industrie ou à la recherche. Collectivités, associations, entreprises des loisirs, de l’événementiel, du tourisme – des centres de vacances et des campings ont proposé d’offrir des séjours aux soignants ainsi qu’à tous les personnels en première ligne – ou des transports – certains TGV
ont été transformés en hôpitaux mobiles, conduits et accompagnés par du personnel volontaire –, tous ont apporté leur contribution et participé à l’élan de solidarité.

À sa façon, toute la communauté enseignante aussi a joué sa partition. « Le système de l’Éducation nationale, très vertical, s’est révélé tout à coup très horizontal », note Alexis Torchet, secrétaire national chargé de la politique éducative au Sgen-CFDT, en soulignant la grande capacité d’innovation des personnels pour « bâtir un nouveau cadre ».

Pas de baguette magique

Cette agilité dont ont fait preuve ces structures pour répondre aux besoins de la crise pourrait-elle préfigurer de nouvelles tendances pour ce fameux « monde d’après » ? Si séduisante que soit cette perspective, elle doit être envisagée avec prudence. « Ni cette inventivité ni cet esprit de solidarité ne sont nés de la crise. Disons plutôt qu’ils étaient en dormance. En fait, cette crise démontre le potentiel qu’ont les travailleurs à s’organiser, à innover. Mais nos organisations du travail sont trop rigides et prescriptrices. Nous le disons depuis longtemps à la CFDT : il est nécessaire de redonner de l’autonomie aux travailleurs », explique Philippe Portier, secrétaire national.

« Cette crise n’est pas une baguette magique qui aurait rendu les entreprises vertueuses. Bien sûr, on peut se féliciter de toutes ces initiatives et de la rapidité avec laquelle les entreprises se sont organisées pour répondre aux besoins d’urgence. Pour autant, ce sont aussi certaines de ces mêmes entreprises qui ont été réticentes à réduire leurs dividendes. Produire des masques et du gel, c’est généreux, mais cela ne peut pas être considéré comme une fin en soi. Cela ne répond pas aux enjeux beaucoup plus larges, comme celui du rééquilibrage des pouvoirs dans les entreprises », souligne Frédérique Lellouche, présidente CFDT de la Plateforme RSE*.

Christine Virassamy, déléguée syndicale centrale CFDT de PSA (le constructeur, dans son usine de Poissy, a contribué à produire des masques respiratoires, en partenariat avec Air Liquide et l’équipementier Valeo) abonde en ce sens : « L’initiative est louable mais elle n’annonce pas un changement de paradigme. La remise en question doit être plus profonde. » Au-delà de l’élan de solidarité, c’est donc à une transformation plus profonde de notre modèle que la période invite, en s’appuyant sur le dialogue social et en associant toutes les parties prenantes. C’est très certainement sur cette base que la crise nous donne l’opportunité de changer.

epirat@cfdt.fr

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