[Dossier] La quête du bonheur (1/5)

Publié le 20/01/2020

Le bonheur au travail est le nouveau mantra des entreprises. Une tendance qui prête parfois à sourire, mais semble répondre à une attente des salariés. Car, derrière le concept, c’est bien la qualité de vie et le sens du travail qui sont en jeu.

La mode nous vient des États-Unis, comme souvent. Les Google et autres fleurons californiens ne promettent rien de moins que le bonheur au travail, grâce à l’avènement du happy [heureux], du fun [amusant] et du cool. Un salarié heureux est plus créatif, plus productif et donc plus rentable, explique benoîtement la littérature managériale, abondante sur le sujet. Les enfants gâtés de la Silicon Valley ne sont pas les seuls à bénéficier de toutes ces attentions. Les concepteurs de flex office en France aussi rivalisent d’imagination en créant des environnements colorés et ludiques, à grand renfort de capsules de sieste, cafétérias et salles de jeux appréciées dans l’univers des start-up, du conseil ou de la haute technologie.

Les grands groupes aussi se lancent, certains nomment même un chief happiness officer (CHO), manager du bonheur, nouvelle fonction RH à la croisée des chemins de la communication interne, du digital et de l’événementiel. « Le panier de fruits ou les chouquettes en réunion, c’est bien mais c’est une vision un peu réductrice de la mission des CHO, explique Olivier Toussaint, cofondateur du réseau LOptimisme.pro. Une démarche authentique suppose tout d’abord de faire émerger la demande des salariés. Dans certaines boîtes, écouter les gens, c’est révolutionnaire ! » Et Olivier Toussaint de citer SAP, un éditeur de logiciels qui offre du coaching personnel, une demande des salariés relayée par le CHO ; ou encore le grand magasin Le Bon Marché, à Paris, où le besoin de disposer d’un espace partagé s’est concrétisé sous la forme d’un jardin potager sur le toit.

JLBernaud OrianeSafreProust

 

 “La question du sens
est fondamentale”

Jean-Luc Bernaud est professeur
de psychologie au Conservatoire
national des arts et métiers

Découvrir son interview ici

 

À l’écoute, attentif, aux petits soins… Leur intérêt bien compris a amené les employeurs, notamment dans les secteurs en tension, à se préoccuper enfin de la qualité de vie de leurs salariés. C’est aussi une façon de prévenir le « risque de réputation ». Les notes et les appréciations laissées par d’anciens salariés sur les réseaux sociaux tels que Glassdoor ou ChooseMyCompany peuvent faire des ravages. « Le souci des employeurs aujourd’hui est de fidéliser les salariés et d’entretenir une relation saine du début à la fin, et c’est vrai tout autant vis-à-vis des cadres que du collaborateur lambda », estime Olivier Toussaint.

Vivre “L’expérience collaborateur”

Un enjeu présent à l’esprit de Sarah Cruveillé, promue DRH après une première mission de « responsable des parcours professionnels et du bien-être au travail » chez Xelya, prestataire de services informatiques, à Saint-Cloud, en région parisienne. « Nous ne prétendons pas faire le bonheur des salariés ! affirme-t-elle. En réalité, je conçois le bien-être au travail comme un préalable nécessaire à l’épanouissement professionnel des collaborateurs. »

L’entreprise envisage la question de l’« expérience collaborateur », en écho à l’« expérience utilisateur » dans le monde de l’informatique. « Nous sommes passés de 15 à 120 salariés depuis 2010, notre chiffre d’affaires a augmenté de 34 % en moyenne ces trois dernières années, explique Sarah Cruveillé. La croissance représente un défi car elle génère plus de travail, plus de stress, et il faut du temps pour ajuster les recrutements. » Chez Xelya, à la demande générale des salariés consultés (un CSE est en cours de constitution), une salle « zen » doit être bientôt installée, où l’on pourra s’adonner aux bienfaits d’une microsieste ou feuilleter un livre de la bibliothèque de l’entreprise.

L’environnement de travail a été repensé pour gagner en sérénité : panneaux végétalisés, cloisons antibruit, casques d’isolement, fontaines en cascade dont le ruissellement aide à faire baisser la pression. Un afterwork (moment de détente après le travail) mensuel entretient le sentiment d’appartenance ; « les rituels, c’est important dans un collectif », soutient la DRH. La conciliation des temps n’est pas oubliée. Dans cette entreprise où 20 % des personnes vivent loin du siège, le télétravail est entré dans les mœurs.

“Au mieux, cela favorise la convivialité, au pire, cela masque les difficultés.”

À l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact), la mode des CHO fait un peu sourire. « Le phénomène reste très périphérique, juge Julien Pelletier. Au mieux, cela favorise la convivialité, au pire, cela masque les difficultés. » Le chercheur observe de près le contenu des accords sur la qualité de vie au travail (QVT) signés dans les entreprises depuis l’accord national interprofessionnel de 2013. « Les premiers textes étaient très focalisés sur la prévention des risques sociaux, rappelle Julien Pelletier. Puis il y a eu une vague d’accords répondant à des enjeux sociétaux, comme la mobilité, la diversité, l’âge, le handicap ou la conciliation

des temps. Aujourd’hui, des salariés expriment des attentes dans des domaines extraprofessionnels. On demande à l’entreprise de mettre en place des crèches, des salles de sport, du covoiturage… en même temps, les problèmes de charge de travail, de maîtrise du numérique, d’incivilités dans la relation client-bénéficiaire perdurent. »

Depuis peu, une nouvelle approche émerge dans la réflexion sur la QVT : « Comment donner du sens au travail, de l’autonomie et de la responsabilité, renforcer la coopération et la qualité de l’engagement collectif ? » sont les sujets abordés par les accords de dernière génération, selon Julien Pelletier. Un retour salutaire à la question du travail, à son sens et à son contenu tel que le prône la CFDT depuis des années. Si c’est pas le bonheur…

mneltchaninoff@cfdt.fr

©Illustration Oriane Safré-Proust