[Dossier] La fin du salariat ?

Publié le 08/04/2016

L'émergence d'une nouvelle économie déstabilise le salariat traditionnel. Face à cette révolution du marché du travail, des protections inédites restent à inventer.

“Ma petite entreprise connaît pas la crise”

Véritable choix pour les uns, ultime tentative visant à s’insérer professionnellement pour les autres, l’idée de monter sa boîte se banalise. La création du régime de l’autoentrepreneur a favorisé ce mouvement de fond qui bouscule le salariat.

« Je suis né à une époque où nos parents nous disaient : “Fais des études et passe les concours de la fonction publique, comme ça, tu auras un bon métier.” Nous ne rêvions pas de créer une entreprise et nous n’y étions pas encouragés. » Responsable du programme CréaJeunes à Paris, Hicham El Youssoufi est aujourd’hui bien placé pour constater à quel point les mentalités ont évolué en quelques années. Lancé en 2007 par l’Adie (Association pour le droit à l’initiative économique) à la suite des émeutes des banlieues françaises, CréaJeunes n’a cessé de se développer pour répondre à la demande. Aujourd’hui, 23 antennes couvrent les plus grandes villes de France. Pendant deux à quatre mois, elles accueillent gratuitement des aspirants entrepreneurs de 18 à 32 ans issus des quartiers populaires afin de les aider à peaufiner leur projet. « Nous avons de plus en plus de demandes et, surtout, nous avons de plus en plus de jeunes qui souhaitent créer leur entreprise alors qu’ils pourraient très bien s’insérer professionnellement comme salarié, analyse Hicham El Youssoufi. Pour nous, c’est un vrai changement car lorsque nous avons lancé ce programme, nous recevions uniquement des jeunes qui avaient fait le choix de créer leur activité après avoir tenté vainement de décrocher un job classique. On sent que les success stories de la nouvelle économie sont passées par là. »

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Pendant deux mois, ces jeunes, accompagnés par l'Adie, peaufinent leur projet d'entreprise.

     


Coopaname :
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llier autonomie et garanties

Les coopératives d’activités et d’emplois comme Coopaname* esquissent ce qui pourrait être une réponse à l’émergence d’une nouvelle génération d’indépendants.

Ils sont paysagistes, graphistes, formateurs, attachés de presse, stylistes et ont un jour décidé de créer leur activité en solo. Pour éviter les écueils de la création d’entreprise en indépendant, comme la solitude ou les aléas financiers, ils ont choisi de rejoindre Coopaname, la plus grande coopérative d’activités et d’emplois en France (quelque 800 membres, appelés « Coopanamiens »). Créée en 2004, cette structure, où prévaut l’esprit mutualiste, offre une sorte de nouvelle voie entre « la démarche néolibérale d’entrepreneur de soi et le salariat classique. Ici, chacun va contribuer à hauteur de ses moyens et recevoir à hauteur de ses besoins », explique Luc Mboumba, codirecteur général de Coopaname. Les porteurs de projet sont « autonomes mais pas indépendants » : autonomes pour développer leur activité et trouver des clients, en bénéficiant de la richesse et de la solidarité du réseau. Mais ils sont salariés, puisque les Coopanamiens signent un CDI avec la structure dès qu’ils sont en mesure de réaliser un chiffre d’affaires. Le montant de leur salaire est établi en fonction de leurs recettes, permettant ainsi des revenus réguliers. Une contribution au fonctionnement à hauteur de 11,5 % de leur marge brute permet de financer les fonctions mutualisées (accompagnement, comptabilité, etc.) et une « réserve mutualiste » sert d’amortisseur en cas de creux d’activité. « Nous ne prétendons pas être LA solution à l’émergence du travail atypique, mais nous réfléchissons à construire de nouvelles garanties et de nouveaux droits, pour créer un cadre et les conditions d’une sécurisation des parcours professionnels. Tout en réfléchissant à un nouveau rapport au travail. »

* www.coopaname.coop

 

 

 

À 24 ans, Madjid est un cas d’école. Après avoir obtenu une licence Miage (Méthodes informatiques appliquées à la gestion des entreprises) en alternance à la Sorbonne, il a intégré le programme CréaJeunes et compte aujourd’hui lancer sa plateforme qui mettra en lien des entreprises et des personnes chargées de tester leurs nouveaux produits. Son frère, passé par les classes préparatoires scientifiques, se prépare lui aussi à sortir une nouvelle application et vient à son tour d’intégrer une promotion CréaJeunes. « Nos parents étaient restaurateurs, on était peut-être préparés à devenir indépendants, plaisante-il. Pour moi, en tout cas, créer une entreprise a toujours été un objectif. »

Franco-Pakistanaise de 29 ans, Nadia a, elle aussi, été à bonne école. « Mon père ne savait ni lire ni écrire, mais il a dirigé une petite boutique de retouche de vêtements toute sa vie. Il savait exactement combien d’argent entrait dans la caisse et n’oubliait jamais de payer l’Urssaf. » Après des années d’interprétariat, elle veut à son tour se lancer en créant un institut de beauté indien associé à une activité de traiteur. Ibrahim, ancien chauffeur de bus, compte, lui, lancer sa boutique d’impression sur textile. Quant à Élodie, aide-soignante, elle mise sur la vente de lingerie sexy pour grandes tailles. « Je souhaite une activité avec des horaires qui me permettent de m’occuper de mes deux enfants », résume-t-elle.

La priorité n'est pas de faire fortune

Directeur des politiques éducatives à la CCIR (Chambre de commerce et d’industrie de région) de Paris–Île-de-France, Jacques-Olivier Hénon constate lui aussi cet engouement pour la création d’entreprise. « Les personnes qui viennent dans notre incubateur ont un métier, un savoir-faire. Ils n’ont aucune difficulté pour s’insérer professionnellement. Ce n’est absolument pas un choix par défaut. Ils voient dans la création d’entreprise un moyen de vivre une passion à fond, une forme d’épanouissement personnel. Contrairement à beaucoup de leurs aînés, leur priorité n’est pas de faire fortune, mais de se réaliser. » À 45 ans, Christelle Dumont, passée par l’incubateur de la CCIR avant de créer sa boîte de conseil en 2014, confirme : « À 24 ans, j’avais envie de me lancer mais on m’en a dissuadée. La crise de la quarantaine aidant, je me suis enfin décidée à faire ce que j’avais en tête depuis des années. » Christelle, comme Madjid et bien d’autres entrepreneurs en devenir, reconnaît que les allocations-chômage lui ont permis d’assurer la transition entre son statut de salariée et celui de patron. Pôle emploi est ainsi devenu le premier business angel de France.

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550 000 créations d'entreprise par an

Certes, tous ces exemples ne doivent pas faire oublier que nombre de travailleurs deviennent indépendants faute d’avoir trouvé un emploi de salarié. Mais, contrairement aux idées reçues, la France ne manque pas de vocations d’entrepreneur. De plus, l’évolution de l’environnement socio-économique de ces dernières années a encouragé cette dynamique. Alors que dans les années 2000 on comptait 200 000 créations d’entreprise par an, il y en a aujourd’hui plus de 550 000. La création du statut d’autoentrepreneur le 1er janvier 2009 est passée par là. Selon une enquête de l’Insee de février 2014, une création d’entreprise sur deux relève de ce statut, ce qui n’est pas sans soulever quelques questions. S’agit-il d’une nouvelle forme de « sous-salariat » permettant à des entreprises d’externaliser leur main-d’œuvre à bon compte, sans offrir de garantie ni de protection sociale à ces nouveaux travailleurs ? Assiste-t-on à une nouvelle forme de flexibilisation du marché du travail mettant en danger le salariat classique ? Seule certitude, ce phénomène bouscule déjà plusieurs secteurs de notre économie.

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Ève présente sa Tour Box, un ensemble de services dédiés aux artistes en tournée.

Toujours selon l’Insee, un tiers de ces autoentrepreneurs aurait un profil de chef d’entreprise classique avec une volonté de développer une activité, un tiers utiliserait ce statut afin de percevoir un revenu complémentaire à leur métier et le dernier tiers y verrait la possibilité de créer leur propre emploi, faute de parvenir à s’insérer dans le monde du travail traditionnel. « La prochaine étape est de réfléchir à la création d’une couverture sociale unifiée entre les entrepreneurs individuels et les salariés, conclut Catherine Barbaroux (lire encadré ci-dessous), car il sera de plus en plus courant de passer d’un univers à l’autre au cours d’une carrière professionnelle. » Déjà, des modèles alternatifs comme Coopaname (lire encadré ci-dessus) se développent pour répondre aux aspirations de cette nouvelle génération d’indépendants.

jcitron@cfdt.fr, epirat@cfdt.fr, aseigne@cfdt.fr  

     

Catherine Barbaroux : “La création d’entreprise
est une machine à créer de l’insertion”

Présidente de l’Adie (Association pour le droit à l’initiative économique).

Dans votre rapport* remis au gouvernement en décembre 2015,vous voyez dans la création d’entreprise le moyen de s’insérer pour des personnes qui ne parviennent pas à s’intégrer sur le marché du travail traditionnel. N’est-ce pas utopique ?

catherine Joseph-Melin-webÀ l’Adie, nous sommes bien placés pour savoir que la fibre entrepreneuriale n’a rien à voir avec le niveau d’études. Un quart des personnes que nous accompagnons n’a aucun diplôme ; pourtant, 70 % des entreprises créées sont encore en activité au bout de deux ans. Autre pourcentage intéressant : 84 % des personnes que nous avons financées sont depuis insérées professionnellement, comme entrepreneur ou comme salarié. La création d’entreprise est une machine à créer de l’insertion encore sous-utilisée en France. L’emploi indépendant représente 11,5 % de l’emploi dans notre pays, contre 15 % en moyenne en Europe. Tout le monde ne deviendra pas entrepreneur, mais personne ne doit en être empêché pour des raisons sociales ou un manque d’encouragement. C’est tout le sens de notre action à l’Adie. Avec l’aide de nos bénévoles, nous accompagnons chaque année 14 000 créateurs d’entreprise dont les deux tiers étaient au chômage lorsqu’ils ont décidé de se lancer.

Comment éviter que le développement de l’entrepreneuriat individuel se fasse au détriment du salariat ?

Il ne faut pas opposer entrepreneuriat et salariat. Il peut y avoir des effets d’aubaine dans certains métiers, mais cela reste marginal. Dans la grande majorité des cas, les entrepreneurs individuels rendent solvable un marché qui ne l’est pas pour les entreprises traditionnelles. Et pour être totalement franche, vu les difficultés rencontrées aujourd’hui par des millions de personnes pour s’insérer sur le marché du travail, je pense qu’il faut encourager la dynamique actuelle et être prêt à accepter que cela bouscule à la marge le monde du travail. Rien n’est pire pour une société que de faire le choix du chômage.

Quelles mesures attendez-vous en priorité du gouvernement pour encourager la création de microentreprises ?

Il manque dans notre pays une offre de services gratuite et désintéressée pour accompagner les personnes qui souhaitent créer une entreprise ou devenir autoentrepreneur. Aujourd’hui, seulement 20 % des entreprises créées bénéficient d’un accompagnement alors que toutes les études montrent que c’est une des conditions essentielles à leur réussite. Je pense qu’il faudrait mettre en place un véritable service public de l’accompagnement, présent sur l’ensemble du territoire, qui puisse répondre rapidement à toutes les questions que se pose un entrepreneur à ses débuts. Parallèlement, il serait souhaitable que l’administration conçoive un guichet unique afin que les créateurs d’entreprise n’aient qu’un seul interlocuteur pour toutes leurs démarches administratives. 

* Pour consulter Lever les freins à l’entrepreneuriat individuel, rendez-vous sur le site www.economie.gouv.fr.

     

 

Photos Joseph Melin