[Dossier 2/3] “Un matin, je ne me suis pas levé pour aller travailler”

Publié le 05/02/2019

Séropositif, Gabriel* a fait le choix de taire sa maladie sur son lieu de travail. Une décision qui a un coût au quotidien.

Gabriel, la quarantaine, est directeur commercial dans une société de courtage depuis de longues années. Un lundi matin de décembre 2011, son médecin et ami lui laisse un message vocal alarmant sur son répondeur : « Gabriel, rappelle-moi, c’est important. » Quelques minutes plus tard, le couperet tombe : il est séropositif.

« Sur le moment, je ne me suis pas effondré. Je militais à l’association Aides depuis longtemps et j’avais vu des copains séropositifs s’en sortir, mener des vies normales, ça m’a rassuré », se souvient-il. Mais quelques mois plus tard, ce cadre pourtant vaillant fait un burn-out, qui l’oblige à s’arrêter plusieurs semaines. « J’étais par ailleurs en conflit ouvert avec mon supérieur direct. Ça et l’annonce de la maladie, ça faisait trop. Un matin, je ne me suis pas levé pour aller travailler. » À ce moment-là, personne ne sait qu’il vient d’apprendre sa séropositivité. Au travail, tout le monde pense que le conflit professionnel l’a épuisé. Seule une déléguée syndicale qui le défend face à son chef est au courant. « Elle a été très présente pour moi à cette époque-là », raconte-t-il. Depuis, Gabriel ne s’est livré qu’à trois collègues, dont l’un également homosexuel et séropositif.

Pourquoi ce refus de se confier ? La raison la plus officielle est sans doute que, pour le moment, rien ne le justifie. Pas même des problèmes de santé. « J’ai bien eu de graves problèmes cardiaques l’an dernier, qui m’ont beaucoup fatigué, mais je ne suis pas vraiment sûr que ce soit lié à ma séropositivité. » Au fond, la vraie raison qui le pousse à taire sa maladie est plus insidieuse, lui-même en est conscient. « Parler du sida à ses collègues ou à son manager, ce n’est pas comme parler du cancer. Cela touche à la sexualité, à la toxicomanie et à l’homosexualité. »

Or, pour Gabriel, il est inenvisageable de dire à ses collègues qu’il est homo. Par peur de la réprobation morale, du harcèlement, des insultes ou de la discrimination ? Un peu tout à la fois. Il faut dire que dans son entreprise, les propos homophobes ne sont pas rares. « Au moment du mariage pour tous, en 2013, j’ai entendu des choses horribles à la machine à café. Certaines personnes disaient : “Le mariage homosexuel ? Et pourquoi pas se marier avec son chien ?” C’était très violent. » Après cet épisode, Gabriel a définitivement gardé bouche cousue.

Mais dissimuler sa maladie en entreprise a un coût au quotidien. Comme de devoir cacher en permanence sa prise de médicaments. Il y a cinq ans, Gabriel participait au séminaire annuel de l’entreprise. L’ambiance joue sur la proximité : tous les collègues sont logés au même endroit et dorment à deux par chambre pendant une semaine. Problème, Gabriel doit partager la sienne avec un collègue qui ne sait rien de sa séropositivité. « C’était l’horreur, je ne pouvais pas envisager qu’il tombe sur mes boîtes de médicaments, encore moins qu’il me voie les avaler les uns après les autres. »

Alors comment faire ? Par chance, l’une des rares collègues à qui il s’est confié est directrice et dispose d’une chambre individuelle. Ni une ni deux, Gabriel décide donc d’aller cacher ses comprimés chez elle. Il fera des allers-retours en catimini dans sa chambre pendant toute la semaine afin d’éviter les questions importunes…

Il y a peu, l’entreprise de Gabriel a été rachetée, ce qui a occasionné un déménagement de son lieu de travail… Et une plus grande solitude. De ses trois collègues mis dans la confidence, une seule est restée dans le nouveau service. Même son ancienne DRH, qui avait selon lui compris qu’il était séropositif, ne travaille plus avec lui. Sur les 200 personnes de la boîte, seule une personne est au courant. « Oui, je sais, ça ne fait pas beaucoup. Si je n’avais pas été gay, les choses auraient sans doute pu se dire plus facilement », conclut-il.         

Propos recueillis par lpopper@cfdt.fr 

*Le prénom a été changé.

©Patrick Gaillardin

     

Boscher dominiqueDRDominique Boscher

“Le travail peut aider à tourner la page”

Médecin du travail. Administrateur CFDT à l’INRS (Institut national de la recherche scientifique).

 

Pourquoi est-il important de maintenir un lien avec le travail ?

Quand on est malade, il est essentiel de maintenir une vie sociale la plus riche possible. Le travail en fait souvent partie. C’est également le lieu ou l’on dit aux personnes malades ou en voie de guérison qu’elles sont productives pour la société, qu’elles ont une valeur. Après un arrêt de longue durée, reprendre le travail, c’est un peu comme tourner une page. Les personnes se sentent guéries même si tout cela n’est pas toujours conscient. Le travail est aussi un lieu de contraintes dans le bon sens du terme. Il impose des horaires et un cadre qui structurent mentalement. Il suffit d’observer à quel point les demandeurs d’emploi peuvent vite perdre pied et souffrir de ce manque de repères temporels.

Vous constatez une évolution des mentalités dans les entreprises ?

Demander à un employeur d’adapter son organisation du travail reste toujours difficile mais, en vingt ans, les mentalités ont tout de même bien évolué, un peu par la force des choses. L’âge moyen des salaries augmente et les progrès de la médecine permettent de guérir certaines maladies autrefois mortelles. Du coup, les salaries atteints de maladies chroniques nécessitant une adaptation de leur poste de travail sont plus nombreux. Les employeurs sont donc sensibilisés à ces questions. J’ai rarement été confronté à des employeurs Qui s’opposaient à un aménagement d’horaires pour raison thérapeutique. Les cas les plus délicats sont Les salariés touchés par des maladies mal connues dont l’origine est liée aux conditions de travail comme aujourd’hui le burn-out ou certaines formes de dépression. Il faut bien expliquer qu’il s’agit de maladie au même titre qu’un cancer ou une sclérose en plaques.

Que conseillez-vous aux personnes qui vont reprendre le travail ?

L’idéal est de contacter la médecine du travail deux à trois semaines avant la reprise pour une visite de préreprise. Il est dommage que ce rendez-vous ne soit pas assez sollicité car il permet de faire le point et d’imaginer les conditions d’une bonne reprise en sensibilisant l’employeur si des aménagements sont nécessaires. Précisons que les patients peuvent nous contacter directement et que nous n’engageons aucune démarche auprès de leur employeur sans leur accord. L’enjeu est de trouver des solutions adaptées au cas par cas, de faire du sur-mesure. Plus on anticipe, plus c’est réalisable.

Que faut-il améliorer dans la prise en charge ?

Je pense que nous avons encore beaucoup de progrès à faire afin d’améliorer la communication entre le médecin traitant et le médecin du travail. Les deux univers communiquent très peu. De plus, les médecins traitants ne s’occupent que très rarement des questions liées au travail de leurs patients et connaissent peu notre métier. Si nous collaborions davantage, nous pourrions certainement améliorer la prise en charge globale des personnes.

Propos recueillis par jcitron@cfdt.fr

     
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