[Dossier 1/3] Malade au travail

Publié le 04/02/2019

Quand la maladie survient et s’installe en affection de longue durée (ALD), penser à son travail peut paraître accessoire. Pourtant, ne pas rompre avec son entreprise ou son administration s’avère essentiel.

Le cancer, quand il arrive…

Quatre femmes et un homme ont accepté de raconter ce moment où on leur a dit qu’ils étaient atteints par cette maladie, appris à « faire avec » et continuer à travailler, persister malgré les obstacles. Témoignages*.

L’annonce

« D’abord, il y a la sidération. » Pascale a 39 ans quand elle apprend qu’elle souffre d’un cancer du sein. Elle est maman de trois jeunes enfants et occupe un poste de cadre dans la presse en région parisienne. Elle travaille à l’élaboration d’un nouveau service. Ce projet, c’est son idée, ce pour quoi elle s’active tant sur le plan professionnel. « Alors le cancer qui arrive à ce moment-là, ce n’est pas possible », dit-elle. Le choc passé, elle choisit de parler de la maladie à ses enfants pour « éviter l’enkystement ». Elle tient également ses collègues et sa hiérarchie au courant.

Emmanuelle DRPour Emmanuelle (photo ci-contre) non plus, « ce n’est pas possible » ce cancer qui survient quinze jours après avoir commencé un nouveau job dans le tourisme à la suite d’une longue période de chômage. Elle a alors 45 ans, vit dans une petite ville du Tarn-et-Garonne, a trois enfants et refuse de s’effondrer. « J’ai consulté un psy pour vérifier que je n’étais pas dans le déni. Mais non, j’ai juste pris cette information plutôt positivement, il était hors de question de perdre ce travail. » Elle n’a rien caché à sa hiérarchie.

À 52 ans, Isabelle sombre dans une dépression quand tombe le diagnostic : cancer du sein. Elle est au chômage depuis quelque temps déjà. Mais dans le Lot-et-Garonne, où elle vit, elle est bien entourée, soutenue par son mari et sa famille, et médicalement aussi. « C’était un avantage pour moi de ne pas travailler lorsque j’avais mes chimiothérapies. J’ai tenté de retravailler pendant mon traitement, je n’ai pas tenu », concède-t-elle.

Sylvie vient de perdre son mari malade de longue date quand elle apprend qu’elle a contracté un cancer du sein. Un scénario cruel auquel Sylvie réagit pourtant paradoxalement. Elle reçoit l’annonce comme la fin d’un sacrifice et un retour à soi. « J’avais subi tellement de stress avec la maladie de mon mari que ce cancer est venu comme un soulagement », affirme-t-elle. Elle a 48 ans au moment des faits et travaille comme vendeuse dans une grande surface de bricolage à Voiron, en Isère. Veuve, elle a deux enfants de 14 et 16 ans qui « assurent grave ». Elle informe ses collègues et sa direction.

Eddy DREddy (photo ci-contre) aussi choisit de dire à ses collègues du parking Vinci de Tourcoing qu’il a un cancer du sein. Certains pensent que ce n’est pas grave parce que c’est un homme. C’est très rare, certes (1% de cas chez les hommes), mais c’est grave. Cet agent d’exploitation de 46 ans est célibataire et s’arrête pendant vingt mois.

De retour au travail…

Quand Pascale fait part de sa maladie à ses collègues, « certains sont très émus et émouvants, d’autres trouvent les mots justes, explique-t-elle. J’ai tout noté dans un petit carnet que j’ai relu dans les moments difficiles ». Sa hiérarchie fait preuve de plus de distance, sans être désagréable. « Elle m’a laissé gérer le service. » Pascale veut mener à bien son projet, ne rien lâcher. Un matin, elle perd beaucoup de cheveux et mesure la difficulté d’aller chaque jour au travail. Son médecin l’arrête. Qu’à cela ne tienne, elle réunit son équipe chez elle où se déroulent les réunions de travail. « Ça me boostait, ça me stressait aussi. On a tous bossé comme si de rien n’était. Après coup, je peux dire que ça a créé un lien particulier avec mon équipe. J’avais ouvert une porte qui ne s’ouvre pas d’habitude. »

Sylvie non plus ne lâche rien. Après cinq semaines d’arrêt consécutif à l’opération, elle reprend à mi-temps. Les lendemains de chimio, elle ne travaille pas. Les matins non plus. « Trop de fatigue, trop lente à me préparer », confie-t-elle. Direction et collègues se montrent coopératifs et bienveillants à son égard. « J’étais moins productive, moins réactive. Mes collègues m’aidaient pour porter des charges lourdes, par exemple », se souvient-elle. Lorsqu’elle s’absente plusieurs jours, ses collègues déjeunent avec elle. « Ils apportaient à manger, je n’avais rien à faire. Et ils me tenaient au courant des nouvelles du magasin. Ça m’a évité la dépression. »

Capture d’écran 2019-01-24 à 10.38.54Eddy ne travaille plus mais garde contact avec ses collègues, dont un s’occupe particulièrement de lui : « Il me sort, me donne des nouvelles du boulot, ça me change les idées. » L’entreprise ne fait pas de difficultés lorsqu’il revient à mi-temps thérapeutique. « À la reprise, ça aurait été bien de reprendre en binôme », regrette-t-il. En revanche, lorsqu’il postule à un emploi identique à Lille, Vinci lui demande de repasser à temps complet. Il obtempère malgré les effets secondaires du traitement préventif d’hormonothérapie – « c’est comme les symptômes d’une ménopause », précise-t-il.

À la fin de son traitement, Isabelle, assistante juridique, est prête à reprendre n’importe quel job. Elle commence par l’aide à domicile puis retrouve un boulot dans sa branche. Lors de son entretien d’embauche, elle évoque sa maladie et sa guérison. « Ma franchise a touché ma patronne. Elle a compris que je pouvais apporter une force, une plus-value à l’entreprise. »

Emmanuelle, qui a un CDD de deux mois, refuse de s’arrêter. « Au boulot, j’étais à fond. À la maison, K.-O. » Au terme de son CDD, on lui propose de le renouveler… un mois. « Pour moi, c’est la double peine, cela fait deux combats à mener de front. » Des conseillers municipaux intercèdent en sa faveur, le CDD passe à six mois. Elle fait des efforts surhumains pour garder le sourire dans son rôle d’« ambassadrice du territoire », malgré les difficultés de concentration, malgré l’extrémité des doigts devenue insensible, malgré son anglais qui joue à cache-cache avec sa mémoire, malgré la repousse inégale de ses cheveux.

Après la reprise

Pascale revient au bureau à temps complet après des mois d’absence. Le médecin lui propose une reprise à mi-temps, qui lui irait bien. Mais « on ne dirige pas une équipe à mi-temps », lui fait remarquer la DRH. La Sécurité sociale lui propose de faire valoir une invalidité à laquelle elle a droit. « C’était inaudible pour moi. » Finalement, le médecin du travail lui prescrit quelques jours de télétravail pour soulager cette reprise. « C’est très bien, commente-t-elle, avant de préciser, mais je n’en abuse pas. »

Quelques mois après la reprise, Eddy a perdu son travail « sans lien avec la maladie », affirme-t-il. Un procès est en cours contre son ex-employeur. Il milite pour des associations de malades du cancer et cherche activement du travail dans sa région. Eddy se verrait bien dans l’informatique.

Isabelle se dit « très heureuse de retravailler » et risque même un « le travail, c’est la santé ». Elle aussi milite dans diverses associations de malades dont Cancer@Work. Dès qu’elle le peut, elle prend la parole pour dire son combat victorieux contre la maladie.

Emmanuelle « assume [sa] tête déplumée. La maladie a laissé des traces ». Elle regrette que ses employeurs ne soient jamais venus sur le terrain la voir, l’accompagner un peu, elle, qui travaillait toute seule. Aujourd’hui, grâce à la communauté de communes, elle a des collègues et a été nommée responsable de son service. Mais si elle veut conserver son job, elle va devoir passer les concours de la fonction publique. « Avec mes problèmes de mémoire, ça ne sera pas facile, mais, déclare-t-elle, confiante, j’ai appris à danser sous la pluie. »

 Après plus d’un an de traitement, Sylvie reprend à temps complet. « Il m’aura fallu encore une bonne année avant de retrouver toute mon énergie, explique-t-elle, j’avais de sacrés coups de fatigue. » Aujourd’hui, l’envie est revenue. Elle a renoué avec ses hobbys, notamment la peinture et le sport.

dblain@cfdt.fr

* Certains prénoms ont été changés.

© Patrick Gaillardin - DR

     

ASTuszynnski PGaillardin

Anne-Sophie Tuszynski

“Anticiper rapporte humainement et économiquement”

Fondatrice de Cancer@Work*.

Pouvez-vous présenter Cancer@Work ?

C’est une association et un réseau d’une quarantaine d’entreprises qui a vu le jour en 2011. Par notre action, nous avons sensibilisé environ un million de salariés ainsi que des DRH et des managers sur le thème des maladies chroniques. Notre objectif est de partager les bonnes pratiques, mesurer les avancées et être solidaires avec les malades.

Que proposez-vous aux entreprises ?

De réfléchir et d’agir. En anticipant, les entreprises prennent conscience que cela leur rapporte humainement et économiquement. Elles évitent aux salariés des formes de stigmatisation, de décompensation, liées à la reprise du travail. Aujourd’hui, un salarié malade de longue durée sur quatre quitte l’entreprise dans les deux ans qui suivent son retour. Cela a un coût alors que des solutions existent pour le bien des salariés comme pour la bonne marche des entreprises.

Quel rôle peuvent jouer les organisations syndicales dans le processus de prise en charge des personnes malades ?

Les syndicats ont toute leur place comme les autres acteurs de l’entreprise – managers, RH, médecine du travail, assistants sociaux, etc. La maladie chronique peut faire l’objet de dispositions simples qu’on peut intégrer dans des accords sur la santé au travail, la qualité de vie, le handicap ou la diversité. L’idée est de mettre
en place collectivement un accompagnement personnalisé.  

Propos recueillis par dblain@cfdt.fr

 

* Auteure de Cancer et travail – J’ai (re)trouvé ma place ! Comment trouver la vôtre ? (éd. Eyrolles). Ouvrage de conseils juridiques, RH et pratiques pour faire face à la maladie dans l’entreprise.