[Dossier 1/3] Contrats courts : en finir avec les abus

Publié le 25/03/2019

Trente quatre millions de contrats de moins d’un mois sont signés chaque année. Il est temps de réguler une pratique qui précarise les salariés.

Une vie à la petite semaine

Jongler avec les employeurs, être toujours disponible et ne jamais avoir l’assurance de boucler ses fins de mois… Les salariés qui accumulent les contrats courts racontent un quotidien difficile et pointent du doigt les dérives d’un système. Témoignages

Les semaines de Sophie Vallée sont rythmées par les coups de fil de son agence d’intérim. Du lundi au mercredi, elle est à peu près assurée de pointer chez Devred, entreprise de prêt-à-porter qui dispose d’un entrepôt logistique à Amiens. Elle y travaille comme préparatrice de commandes, payée au taux horaire du Smic. Le reste de la semaine dépend de l’appel du mercredi soir. Si Devred a besoin d’elle, l’agence lui signe un nouveau contrat de deux jours, sinon, elle peut rester chez elle. Cela dure depuis deux ans.

Elle fait partie des salariés, qui, en direct ou par le biais de l’intérim, entrent dans le cadre d’une « relation suivie » avec un employeur (On qualifie de relation suivie au moins quatre périodes de travail majoritairement de moins d’un mois chez le même employeur sur une durée minimale de six mois). « Cette situation n’a rien de confortable Capture d’écran 2019-03-21 à 15.03.52mais on s’adapte. L’idéal serait un CDI, seulement, à l’heure actuelle, c’est très compliqué. Les plateformes de logistique préfèrent gérer leurs ressources humaines en fonction de l’activité ; la période de janvier à mars par exemple, nous n’avons quasiment pas de missions. » En période creuse, Sophie peut compléter ses revenus avec les allocations-chômage : « Dans le calcul des indemnités, Pôle emploi ne prend pas en compte la prime de fin de mission de 10 % ni l’indemnité compensatrice de congés payés », note-t-elle toutefois.

Capture d’écran 2019-03-21 à 15.04.23Cette situation aléatoire est vécue faute de mieux par cette femme de 42 ans qui aimerait retrouver un emploi dans sa spécialité d’origine, la comptabilité. À la suite d’un concours de circonstances – un licenciement économique en 2010, la pénurie de postes dans son secteur, une séparation, un fils à élever –, elle s’est rabattue sur les missions d’intérim pour boucler ses fins de mois. De fil en aiguille, Sophie est devenue dépendante d’un seul et même employeur par l’intermédiaire de son agence d’intérim, sans que cette fidélité forcée ne lui apporte les avantages d’un CDI. « Je connais bien les process et je suis immédiatement opérationnelle, c’est sans doute la raison pour laquelle on me rappelle », estime-t-elle.

Chez Devred, intérimaires et salariés en CDI se côtoient, affectés aux mêmes tâches. « Nous sommes les bouche-trous de service, affirme-t-elle, un peu amère. Nous subissons une pression plus forte que nos collègues en CDI, pas question de prendre une pause ! » Ni d’ailleurs de refuser une mission, sous peine d’être blacklistée.

Sans aucune garantie

Ce lien de dépendance sans aucune garantie, Maxime, 20 ans, le ressent aussi. Il travaille depuis quatre ans comme extra dans un hôtel-restaurant quatre étoiles des Hauts-de-France. Il doit se tenir prêt à enfiler sa tenue de serveur sur un simple appel de son employeur, soirées et week-ends compris, quitte à signer coup sur coup plusieurs « mini-CDD » d’une journée, payés au Smic, « moins les frais de repas, qui sont déduits, alors que nous déjeunons des restes des buffets des clients ! », s’indigne le jeune homme, par ailleurs étudiant en BTS de communication.

RaphaelDemaret REA RestaurationEn principe, dans l’hôtellerie-restauration, le recours aux extras – contrat à durée déterminée d’usage – se justifie en cas de pic d’activité : conférences, séminaires, etc. Ce n’est pas le cas dans cet établissement dont le fonctionnement quotidien repose en grande partie sur ces salariés précaires. « À la plonge, au service en salle ou en cuisine, près de la moitié de l’effectif est composée d’extras », estime Maxime.

Le même motif d’une activité fluctuante est invoqué par les instituts de sondage, grands consommateurs de contrats courts. Linda Lenglet est enquêtrice professionnelle depuis dix ans. Elle est abonnée aux CDD d’un jour, une semaine ou un mois, selon la mission qui lui est confiée.

L’institut Ipsos, qui l’emploie régulièrement, lui a proposé depuis quelques années de signer un contrat de chargé d’enquête intermittent à garantie annuelle (Ceiga), spécifique de son secteur d’activité. Elle a hésité avant d’accepter ce contrat, qui n’est pas un CDI, et dont le seul avantage est de garantir, entre deux enquêtes, une rémunération de 60% d’une période de référence donnée. En contrepartie, Linda est censée répondre à toutes les sollicitations de l’institut, sans délai, pour honorer des missions parfois éloignées de son domicile. « C’est une contrainte, je dois rester à la disposition de l’institut, je ne peux pas travailler avec d’autres sociétés », souligne-t-elle.

Un véritable cercle vicieux

À 21 ans, Yacine a interrompu ses études au niveau du baccalauréat. Accompagné par la mission locale de Blois (Loir-et-Cher), il n’a connu dans sa vie professionnelle que les contrats courts, voire hypercourts. « Pendant un an, j’ai signé des contrats de trois semaines, en usine, pour assembler des pièces et faire de la manutention. Mais récemment, c’était plutôt des contrats d’une journée, avec des entreprises de transport, pour charger et décharger des camions. On nous appelle la veille, quand il y a un arrivage et qu’il faut aller décharger les colis. »

Au cours des six derniers mois, Yacine a signé une dizaine de contrats d’un jour. À la mission locale, on reconnaît que « les agences d’intérim ont du mal à confier des missions longues à des jeunes, notamment du fait d’une image négative des jeunes dans leur rapport au travail ». Un vrai cercle vicieux. Comment peut-on avoir un rapport apaisé au travail avec des expériences si courtes qui s’enchaînent ?

Je signais deux contrats par an,
l’un de septembre à décembre,
l’autre de janvier à juin

Ces emplois en pointillé ne sont pas l’apanage du seul secteur privé. L’État, l’hôpital public et les collectivités territoriales sont de fervents pourvoyeurs de contrats courts. Faustine Genasi est professeur de piano, contractuelle depuis 2011. Elle a enseigné à l’école de musique de Brionne de 2012 à 2015, employée par l’intercommunalité. « Je signais deux contrats par an, l’un de septembre à décembre, l’autre de janvier à juin, explique-t-elle. Les élus des collectivités saucissonnent les contrats de façon à échapper aux règles de la loi Sauvadet [qui permet aux contractuels d’être titularisés au bout de six ans]. Pendant les vacances, j’étais contrainte de faire valoir mes droits au chômage pour me tenir à flot financièrement. » À 36 ans, Faustine n’a jamais connu d’emploi stable et pérenne. Elle prépare aujourd’hui un concours de la fonction publique mais craint que la kyrielle de CDD sur son CV ne fasse mauvais effet lors de son entretien oral avec le jury. Une pénalité supplémentaire.

 

Dans l’animation commerciale, signer des contrats courts,
c'est la norme

« On ne peut rien prévoir, rien anticiper. C’est une vie au jour le jour. » À 61 ans, Pascale*, animatrice commerciale dans les grandes surfaces, connaît des semaines à géométrie variable : contrats de deux, quatre, parfois sept heures, voire deux jours dans le meilleur des cas.

SebastienOrtola REAMais tout à l’avenant, selon les appels qu’elle reçoit de la bonne vingtaine d’agences de communication qu’elle a « en portefeuille », auxquelles les marques confient leurs actions ponctuelles : campagnes de promotion, opérations spéciales au rythme des saisons et qui supposent de réimplanter les rayons, installation de PLV (publicité sur le lieu de vente, comme les têtes de gondole, etc.). Pour ces dernières, «selon l’importance de l’opération et du magasin, on intervient avant l’ouverture, entre 5 et 9heures du matin, ou après la fermeture, entre 21heures et minuit-1heure». Il lui arrive aussi d’être appelée pour des opérations de street marketing : « Pendant deux heures, on tracte sur la voie publique. »

En semaine ou le week-end, il faut toujours être disponible. « Lors des opérations d’animation, on arrive à avoir un peu plus de visibilité sur notre planning mais en merchandising, on nous appelle souvent la veille pour le lendemain. Il est aussi arrivé qu’on m’appelle le matin pour l’après-midi même, pour remplacer une autre animatrice qui avait fait faux bond. » Le travail au coup par coup, « c’est proprement infernal. Même pour des opérations commerciales de plusieurs jours, les agences ne nous font pas travailler de manière consécutive », explique Pascale, citant l’exemple d’une campagne d’adhésion à la carte de fidélité.

Jongler tout le temps

« Ce week-end, je pars en animation pour faire la promotion de collants et sous-vêtements dans un Intermarché. » Soit sept heures, debout, sur place (avec trois minutes de pause par heure) et une demi-heure consacrée au compte rendu de sa journée qu’elle doit rédiger pour la marque, une fois rentrée chez elle. Habitant le nord de la France, en zone rurale, elle va devoir rouler cinquante kilomètres pour s’y rendre. « D’habitude, je n’accepte pas les missions trop éloignées de mon domicile, car cela n’est pas rentable. »

Deux heures de travail payées au Smic, auxquelles s’ajoutent 10% de prime de précarité et 10% de congés payés, rapportent à peine 20 euros. Sans compter les temps de déplacement… « Mais le mois dernier, je n’ai travaillé que trente heures. Alors, ce mois-ci, je prends tout ce qui se présente. » Tout de même pas au point d’accepter une mission de deux jours à plus de 800 km de chez elle, comme lui a proposé une agence ! Avec son tempérament bien trempé, sa gouaille et son excellente connaissance du milieu, elle reconnaît : «Moi, j’arrive à m’en sortir. Je ne me laisse pas marcher sur les pieds. J’ose demander le remboursement de mes indemnités kilométriques par exemple. Mais je vois plein de jeunes qui ne savent même pas qu’ils y ont droit!» Certaines agences, aux pratiques plus que limites, «n’hésitent pas à exploiter ces précaires, rognant sur tout: les primes, les salaires, tout». Et Pascale d’enfoncer le clou : «Dans ces conditions, comment voulez-vous qu’on puisse obtenir un prêt auprès d’une banque ou trouver un logement?» 

 

*Le prénom a été modifié à sa demande

mneltchaninoff@cfdt.fr et epirat@cfdt.fr

©Photos Laurent Cerino/RÉA – Raphaël Demaret/RÉA – Sébastien Ortola/Réa – Infographies M Guillard InfoCom CFDT