Syndicalisme : (Des chiffres et) beaucoup d’idées reçues

Publié le 09/06/2016 à 11H44 (mis à jour le 10/06/2016 à 14H19)
[Mise à jour du 9 juin 2016] Actualisation des chiffres de la Darès sur taux de syndicalisation en France. Oui, la France compte trop peu de salariés syndiqués. De là à dire que les syndicats ne servent à rien, il y a un pas à ne pas franchir (même si certains le font). Démonstration.
     


[Mise à jour] Le taux de syndicalisation en France atteint 11,2 %

11,2%, c’est la proportion de salariés syndiqués en 2013 en France, selon l’enquête « La syndicalisation en France » de la Dares, le service statistique du ministère du Travail. Ce pourcentage masque de fortes disparités. Alors que le taux de syndiqués frôle les 20 % dans la fonction publique, il n’est que de 9 % dans le secteur privé et associatif. Et ce même taux est très inégal selon le secteur (18 % dans les transports contre 4,1 % dans l’hôtellerie-restauration) et la taille de l’entreprise (14,4 % de syndiqués dans celles de plus de 200 salariés contre 5 % dans celles de moins de 50), selon le statut (9,9 % en CDI contre 2,1 % en CDD et 1,2 % en intérim) et l’âge des salariés (3 % chez les moins de 30 ans contre 13,6 % chez les 50-59 ans).

     

 
À l’heure du « syndicalisme bashing », la tendance est à dénoncer « des syndicats qui ne représentent qu’eux-mêmes »… De fait, la France est l’un des pays où l’on compte le moins d’adhérents à une organisation syndicale en proportion du nombre de salariés. Avec un taux de 7,7 % (en 2012, date de la dernière mesure complète), la France est en queue de peloton des pays de l’OCDE, tout juste devant l’Estonie (6,4 %) et la Turquie (4,5 %). Et surtout très loin derrière la Suède (67,5 % de syndiqués) et la Finlande (68,6 %) ou encore l’Islande, qui caracole en tête avec 82,6 % de salariés adhérents à une organisation syndicale ! Plus proche de nous, la Belgique affiche un taux de 55 % de syndiqués. Quant à l’Allemagne, dont le modèle social est tant vanté en toute occasion, son taux de syndicalisation est de 17,8 %.

Carte syndicalisme OCDE Guillard

Comparer ce qui est comparable
Comment expliquer de tels écarts ? La première explication est simple : on compare ce qui n’est pas comparable ! Islande, Finlande, Suède, Danemark et Belgique s’inscrivent dans ce que l’on appelle le « système de Gand » : c’est un modèle de relations professionnelles où l’appartenance à un syndicat conditionne l’accès à un certain nombre de prestations sociales, l’assurance-chômage notamment, voire l’assurance-maladie. Sans adhésion, pas d’indemnisation en cas de chômage ! Voilà de quoi motiver l’adhésion à une organisation syndicale.
Le niveau de syndicalisation dans les pays nordiques traduit également une conception qui associe étroitement emploi et adhésion à un syndicat, comme le montre la proportion élevée de travailleurs syndiqués en Norvège (environ 52 %). Enfin, ces pays sont empreints de ce que l’on a l’habitude de qualifier de culture de la négociation, que l’on oppose volontiers à la culture de la contestation française.

Syndicalisme d’adhésion et syndicalisme d’intérêt général
Lorsque des pans entiers de la vie des salariés relèvent de la négociation collective, que les salariés n’en bénéficient que s’ils sont adhérents, sans surprise, les taux de syndicalisation grimpent. Voilà qui explique aussi pour une large part le faible taux de syndicalisation en France : adhérer à une organisation syndicale n’apporte pas de plus-value directement mesurable.

Le système de relations sociales en France repose sur une forme de syndicalisme d’intérêt général. De l’entreprise au niveau national interprofessionnel, lorsque des organisations syndicales s’engagent sur un accord, celui-ci s’applique à l’ensemble des salariés concernés – et pas à leurs seuls adhérents. Particulièrement éloquent, le taux de couverture conventionnelle, c’est-à-dire la proportion de salariés français couverts par les avantages d’une convention collective, est parmi les plus élevés en France (93 % en 2008), contre 56 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. C’est là un indicateur réel de l’influence des organisations syndicales sur la vie des salariés.

D’autres mesures du poids des syndicats
Le taux de syndicalisation n’est donc pas le seul indicateur du poids des syndicats. Leur implantation en est un autre. Selon la Dares, l’outil statistique du ministère du Travail, 56 % des salariés déclaraient qu’un ou plusieurs syndicats étaient implantés dans leur entreprise ou administration en 2005 (aucune donnée plus récente n’a été rendue publique), un pourcentage en hausse par rapport à la précédente mesure en 1996. Ce taux grimpe à 70 % dans les entreprises de plus de 100 salariés. Autre indice de l’influence syndicale, le taux de participation aux élections professionnelles. À l’issue de la première mesure d’audience syndicale, en mars 2013, le taux de participation aux élections professionnelles était de 42,8 % dans le privé et de 54,5 % dans le public. Si l’on ne retient que les entreprises de plus de onze salariés, le taux de participation aux élections dans le privé grimpe à 61,1 %. 

Recul généralisé du syndicalisme
Tous les pays de l’OCDE ont connu, au cours des trois dernières décennies, un mouvement général d’érosion des taux de syndicalisation, auquel la France n’a pas échappé. En moyenne, ce taux est passé de 33 à 17 % entre 1980 et 2012. Au Portugal, la proportion de syndiqués a chuté de plus de moitié entre 1980 et 2000. La baisse est de plus d’un tiers en France (passée de 18 % à moins de 8 %), aux États-Unis, en Irlande, aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni.

Comment expliquer un tel recul ? Un rapport de 2014 avance des éléments d’explication : « Changement sociétal induit par une montée de l’individualisation, mutation structurelle du salariat en lien avec la restructuration des secteurs industriels et la croissance du secteur des services, notamment. » Et de poursuivre : « Le taux de syndicalisation croît avec la stabilité de l’emploi. L’intérim et les contrats à durée déterminée, touchant dans près de quatre cas sur cinq des ouvriers ou des employés, ne sont en effet pas propices à l’adhésion syndicale : seule une très faible proportion des salariés intérimaires sont syndiqués ; les salariés en CDD le sont un peu plus souvent, mais à un niveau inférieur à celui des salariés en CDI et surtout à celui des titulaires de la fonction publique. » La dualité du marché du travail, particulièrement marquée en France, est donc un autre élément d’explication du faible taux de syndicalisation. Pour autant, avec plus de 850 000 adhérents en 2015, la CFDT compte à elle seule davantage d’adhérents que l’ensemble des partis politiques réunis. 

Le syndicalisme d’adhérents de la CFDT

Si la CFDT n’est pas favorable à réserver les droits obtenus par la négociation à ses seuls adhérents, elle a toujours affirmé sa vocation de syndicalisme d’adhérents : être plus nombreux permet de peser plus et mieux. Outre qu’il participe à la vie de l’organisation, l’adhérent CFDT a l’exclusivité d’un certain nombre de services. Du plus ancien – la caisse de grève, qui permet de compenser la perte de salaire lors d’une mobilisation – au plus récent : Réponses à la carte, le service d’information et de conseil par téléphone qui répond à toutes les questions liées au travail, à la vie professionnelle ou personnelle.

Les entreprises y gagnent aussi

Nombre d’études ont montré que la productivité est plus élevée dans les entreprises où des syndicats sont implantés. Idem en ce qui concerne les rémunérations des salariés et le nombre d’heures consacrées à la formation professionnelle. La présence syndicale a aussi un impact positif sur la réduction des inégalités, de la pauvreté et des écarts de rémunération entre hommes et femmes. Avec une meilleure prise en compte des questions de santé et de sécurité, l’existence d’un dialogue social de qualité permettrait de réduire le nombre d’accidents du travail.

Enfin, en 2007, l’économiste Thomas Philippon a montré que la mauvaise qualité du dialogue social en France coûtait plusieurs points de croissance, mais aussi « plus de chômage, moins d’emploi, moins de bien-être pour ceux qui ont un emploi, et des effets néfastes décuplés pour les travailleurs les moins qualifiés ». Qui a dit que le syndicalisme ne servait à rien ?

aseigne@cfdt.fr