Quand la vie militante se réinvente pendant le confinement

Publié le 17/09/2020

Le confinement puis le télétravail à grande échelle ont bousculé les pratiques militantes, fondées en bonne partie sur le contact physique. Pour ne pas perdre le lien avec les adhérents et poursuivre l’action syndicale, les militants ont dû innover.

« En quelques jours, après l’annonce du confinement, à la mi-mars, notre vie syndicale s’est effacée : plus de permanences, plus de rassemblements, plus de visites de sections. Passée la première étape de sidération, nous avons cherché comment maintenir le lien avec les adhérents et les salariés. On s’est mis à utiliser des outils qui nous semblaient un peu gadgets auparavant », explique Véronique Raynaud, secrétaire du Syndicat communication, conseil, culture d’Auvergne. Création de groupes sur le réseau social WhatsApp, formations accélérées sur le logiciel de visioconférence Zoom, utilisation d’un agenda partagé… : en un temps record, les militants se mettent au diapason, instaurent des conseils syndicaux en ligne, font des « visios » avec les sections et réalisent des extractions de fichiers pour contacter les adhérents. Le syndicat a profité de la période afin d’organiser une campagne de phoning sans précédent : « Nous avons remis à jour nos fichiers, appelé tout le monde, envoyé des mails ciblés et réussi à rester en contact avec tous, y compris les plus isolés », se félicite Véronique.

Différents outils pour rebondir

Privées de la proximité qu’offre le terrain, de nombreuses sections se sont trouvées un temps démunies, avant de se donner les moyens de rebondir. Comme Thales Six GTS France, qui compte une dizaine d’établissements répartis dans l’Hexagone. Pour ces militants, « impossible de tracter, et pas question d’utiliser la boîte mail de l’entreprise pour informer nos collègues », rapporte Lubiku Miankeba, le délégué syndical central. Le contexte les a poussés à communiquer autrement, au moyen d’une newsletter. Cette dernière a été envoyée à quelque 200 adresses mail, et les adhérents avaient pour mission de la rediffuser beaucoup plus largement. « Nous n’imaginions pas que cette initiative susciterait autant d’intérêt. Nous avons dû transformer l’essai en publiant chaque mois et en élargissant, à la demande des lecteurs, la place accordée à la vie de nos sections et en donnant à voir ce qui se passe en dehors de Thales, dans d’autres secteurs ! »

Chez Bayard Presse, c’est grâce au blog de la section (alimenté par un article quotidien pendant toute la durée du confinement) que le lien a été maintenu. « J’ai eu autant de connexions en trois mois qu’habituellement en un an. Cela nous a d’ailleurs apporté de nombreux contacts de salariés non adhérents », souligne Frédérique Thiollier, déléguée syndicale et secrétaire du comité social et économique (CSE).

Quand la distance favorise, paradoxalement, la proximité

L’utilisation d’outils numériques a non seulement permis de garder le contact mais parfois aussi de le redynamiser. À l’Apec, l’impossibilité de se rendre dans les sites (et l’Apec en compte 47 au total sur le territoire métropolitain et en Outre-mer) pour tenir les réunions d’information syndicale a paradoxalement provoqué un « coup de boost », résume Caroline Versaveau, élue CSE et responsable du développement de la section. Tenues en visioconférence, ces réunions sont proposées de manière élargie, non plus par site mais par région. Du coup, elles réunissent un public plus nombreux et se révèlent plus dynamiques. « Grâce à la visio, nous avons pu toucher les salariés de certains sites sur lesquels nous n’avions pas l’habitude d’aller car nous y étions minoritaires, syndicalement parlant. » Phénomène plus inattendu, des managers qui pouvaient se montrer réticents à pousser la porte de la réunion « se sont autorisés à venir ». Quant aux militants, ils ont pu multiplier le nombre de réunions ouvertes aux salariés grâce au temps économisé en déplacements. Ils assurent désormais systématiquement les réunions en binôme. Le confinement aura aussi été l’occasion de développer les web cafés, ces réunions qui aident à récolter l’avis et les besoins des adhérents. « Grâce à cela, nous avons pu établir nos revendications et des points de vigilance pour l’accord télétravail que nous venons de renégocier. »

Des innovations qui nourrissent le dialogue social

Au Crédit Agricole SA, la CFDT a su prouver que la distance n’empêchait pas un lien fort avec les salariés et les adhérents. Certes, dans cette entreprise où 97 % de l’effectif est cadre, habitué du travail à distance, la section était déjà bien rodée à la communication numérique (via un site internet, une appli pour smartphone ou la possibilité de joindre les élus par Skype). Néanmoins, « cette période si particulière nécessitait de trouver la bonne fréquence, les bons sujets », reconnaît Valérie Delacourt, coordinatrice CFDT pour le groupe Crédit Agricole SA. Par le biais de questionnaires – le premier sur le confinement, le deuxième sur le déconfinement et le troisième sur le télétravail – qui ont obtenu des taux de réponse record (jusqu’à 83 % pour celui portant sur le déconfinement), la section a marqué des points. « Ces enquêtes ont permis une connaissance directe de l’état d’esprit des salariés, là où la direction était plutôt déconnectée. Elles ont d’ailleurs été très utiles dans l’élaboration du protocole de déconfinement ainsi que dans la négociation de notre nouvel accord télétravail. » Toutes ces innovations mettent en évidence plusieurs problématiques : la nécessaire égalité d’accès aux outils numériques dans l’ensemble des régions et des structures, de même que le besoin d’harmoniser les pratiques digitales au sein de l’organisation et la formation des militants. Une prochaine étape !

cnillus@cfdt.fr et epirat@cfdt.fr

photo © L Grandguillot / Réa