[Entretien] “La question du travail a été trop longtemps délaissée au profit de l’emploi”

Publié le 26/09/2019

Chômage, retraites, transition écologique, pauvreté, services publics, relations avec le patronat… Laurent Berger répond à nos questions lors d’un long entretien qui s’adresse à la fois aux militants et adhérents CFDT mais aussi à tous ceux qui se demanderaient à quoi travaille le premier syndicat de France.

Quelles sont les priorités de la CFDT en cette rentrée sociale ?

Médiatiquement, la question des retraites semble occuper tout l’espace de cette rentrée sociale. Pourtant, en toile de fond comme l’an passé, nous avons des inégalités qui minent la société française au point que les 10% des Français les plus pauvres s’enfoncent encore dans la pauvreté. Et l’urgence de la transition écologique, qui se fait de plus en plus prégnante. Il ne faut pas céder à la panique mais il est grand temps d’agir concrètement pour une transition écologique juste. C’est tout le sens du Pacte du pouvoir de vivre.

Mais sur le terrain, la priorité des équipes CFDT reste la mise en place des CSE [comité social et économique, qui fusionne l'ensemble des instances représentatives du personnel]. Alors qu’au 31 décembre toutes les entreprises doivent avoir installé un CSE, dans beaucoup de boîtes la négociation des accords est difficile : les employeurs sont trop souvent guidés par la seule logique de réduire de moyens dédiés au dialogue social. Malgré cela, les équipes CFDT ne baissent pas les bras, montent des listes et continuent de se battre pour les salariés. Même dans ces conditions difficiles, leur travail de terrain paie et permet de nombreuses nouvelles implantations.

“Sur le terrain, la priorité des équipes CFDT reste la mise en place des CSE”


Pour la CFDT, le second sujet majeur de cette rentrée, c’est question du travail qui a trop longtemps été délaissée, tant par les politiques que par les syndicats, au profit de la question de l’emploi. Pourtant, comme l’avait montré notre grande enquête Parlons travail, la relation au travail est fondamentale pour beaucoup de salariés et s’exprime de manières très diverses (demande de reconnaissance, d’amélioration des conditions de travail, volonté d’être plus acteurs de leur parcours professionnel, etc.).

Concernant la réforme des retraites, tu dis toi-même qu’il ne faut pas commenter le match avant de le jouer. Dans quel état d’esprit la CFDT aborde-t-elle la deuxième phase de concertation qui vient de s’ouvrir ?

LB AFPSur un sujet par nature anxiogène, on se doit d’être pragmatique. D’aucuns voudraient nous faire croire que la question des retraites demeure, comme en 2003 ou en 2013, une discussion sur l’équilibre financier du régime. Ce n’est plus le cas grâce notamment à la CFDT qui a su prendre ses responsabilités quand il a fallu sauver le régime. D’autres ne veulent rien changer et font mine de croire que le système actuel est parfait, or il est injuste, notamment pour les femmes et les travailleurs qui ont des carrières morcelées ou pénibles.

Aujourd’hui, ce qui est sur la table, c’est la création d’un système plus juste et mieux adapté aux enjeux de notre époque concernant les droits familiaux ou la prise en compte des périodes de chômage. Le rapport Delevoye nous a montré qu’une réforme systémique et qualitative, qui offre davantage de lisibilité pour les travailleurs, est possible. Mais pour que cette réforme soit juste, il manque des points essentiels, comme la reconnaissance de la pénibilité, que nous souhaitons voir renforcée pour les salariés du privé et élargie aux agents de la fonction publique. Il faudra aussi discuter de l’instauration d’une retraite progressive, du minimum de pension à 100% du smic et de la prise en compte des périodes de transition. On ne peut pas faire converger 42 régimes sur des bases communes sans prendre un peu de temps. Il faut rassurer par des transitions longues et des compensations pour tous ceux qui seront impactés, comme les régimes spéciaux ou les fonctionnaires dont le mode de calcul va bouger. La concertation est lancée. On va s’y engager pour pousser nos propositions et on dira ce qu’on pense du projet de loi quand il sortira.

La crise aux urgences, et plus généralement dans l’hôpital public, prend de l’ampleur et est symptomatique du mal-être des fonctions publiques

À force de gouverner les fonctions publiques par le seul prisme budgétaire, en faisant fi du sens des missions et du ressenti des agents, les gouvernements successifs les ont asséchées ! Aux urgences, la situation n’est pas nouvelle mais elle est grave, je disais déjà il y a deux ans que l’hôpital public était au bord du burnout. Sans une hausse des moyens, la situation, déjà explosive, ne pourra qu’empirer.

Mais plus généralement les fonctions publiques sont en crise, en crise de sens et en crise des conditions de travail. C’est vrai aussi dans la territoriale et celle d’État. On ne pourra pas y remédier sans une évolution du dialogue social et une responsabilisation de certains acteurs. C’est quand même fou de voir des organisations syndicales qui avaient refusé de signer PPCR [Parcours professionnel, carrières et rémunérations] en demander aujourd’hui son application !

Il est également impératif et urgent que l’on s’interroge sur les moyens que l’État veut consacrer aux services et à ses agents.

Plusieurs organisations vont attaquer les décrets sur l’assurance-chômage parus cet été. De son côté, la CFDT annonce un droit de suite de la réforme. Quelle forme cela va-t-il prendre ?

Attaquer les décrets, comme d’autres organisations voudraient le faire, ne nous semble pas opportun car il n’y a aucun espace juridique solide. Nous avons choisi une autre voie qui consiste à illustrer très concrètement les effets désastreux que produiront les nouvelles règles pour les demandeurs d’emploi et de faire la démonstration, situation par situation, que le gouvernement a menti pour tenter de masquer l’esprit purement budgétaire de cette réforme depuis le début.

C’est le sens de l’enquête que va mener l’association Solidarités nouvelles face chômage et à laquelle nous avons choisi de nous associer. Il faut que le gouvernement comprenne bien qu’on ne le lâchera pas. Cette réforme est profondément injuste et va rogner drastiquement les droits des demandeurs d’emploi en créant des trappes à pauvreté. Nous ne pouvons pas l’accepter !

Le Pacte du pouvoir de vivre, lancé avec 18 autres organisations de la société civile, connaît aujourd’hui un rayonnement bien au-delà des attentes. Comment l’expliques-tu ?

visuel pacte pouvoir de vivreJe crois que le Pacte, aujourd’hui soutenu par 50 organisations, incarne, par la pluralité de ses acteurs, une société civile qui ne veut pas se résoudre à un effondrement des solidarités, à une société totalement individualisée et à un modèle de développement destructeur pour la planète et pour les travailleurs. Avec ce pacte, les acteurs sociaux que nous sommes ont une puissance de frappe qui permet à la fois de porter une vision coordonnée sur des enjeux sociaux et sociétaux et de construire des modèles alternatifs de développement. C’est aussi une façon d’être plus fort et plus écouté dans une période où la défiance vis-à-vis des acteurs sociaux reste forte.

Avec les 18 organisations signataires du Pacte, nous avons été reçues fin août par le Premier ministre pour porter nos propositions sur l’écologie, la justice sociale, le pouvoir de vivre et la démocratie. Le gouvernement, au moins dans les intentions, a l’air de vouloir écouter un peu plus, dont acte. Maintenant, nous attendons des signes tangibles et des mesures concrètes sur la rénovation énergétique, sur la lutte contre la pauvreté. Nous l’avons redit à Édouard Philippe, notre société ne s’en sortira que si elle est capable de faire progresser les plus fragiles en premier.

De son côté, le patronat semble figé…

On fait face à un patronat statique et un brin hypocrite, qui attend de voir ce que fait gouvernement tout en jouant les lobbyistes à la moindre occasion, comme sur l’assurance-chômage. Aujourd’hui, salariés et militants syndicaux attendent un patronat capable de s’engager sur la répartition de la richesse créée, mais aussi sur l’égalité femmes-hommes ou l’organisation du travail.

nous avons demandé à Muriel Pénicaud l’ouverture d’un Grenelle du travail


En tant que syndicalistes, nous attendons aussi qu’il assume sa part de responsabilité devant les profondes transformations à l’œuvre sur les questions du travail, ce qui supposerait d’ouvrir une négociation sur l’ensemble de ces sujets. Un an s’est écoulé depuis notre proposition de définir un agenda social autonome autour de la qualité de vie au travail, des discriminations ou de la sécurité au travail. Sans résultat. C’est pourquoi nous avons demandé à Muriel Pénicaud l’ouverture d’un Grenelle du travail.

Dans ces conditions alors que vont s’ouvrir les NAO [négociations annuelles obligatoires], quel message peux-tu faire passer aux équipes CFDT qui vont entrer en négociation ?

Dans les boîtes, les militants CFDT n’ont pas besoin de l’avis de la Confédération pour savoir quoi négocier ! Cependant, il est important de tenir bon face aux employeurs qui tenteraient de faire passer « la prime Macron » pour une anticipation des NAO. Quand une entreprise produit de la richesse, cette dernière doit être partagée et les salariés ne doivent pas en récupérer uniquement les miettes.

Les NAO peuvent également être l’occasion d’obtenir des avancées en matière d’égalité entre les femmes et les hommes ou en faveur des salariés les plus précaires.

Le 17 septembre, le président de la République a relancé le débat sur l’immigration en donnant l’impression de vouloir jouer sur les peurs. Comment la CFDT se positionne-t-elle sur sujet ?

On est face à une instrumentalisation politique ! Le fait que le chef de l’État parle de « problème » pour qualifier l’immigration veut déjà dire beaucoup de choses. On a probablement besoin d’un vrai débat national sur les migrations, mais on ne peut pas tolérer que ce sujet soit instrumentalisé en vue d’aller chasser sur les terres des extrêmes. S’en prendre à l’AME [aide médicale de l’État], qui a une double vertu de santé publique et de solidarité, est une ineptie !

 Sur un sujet comme l'immigration qui touche à nos valeurs, sur lesquelles la CFDT n’a jamais transigé, on ne peut pas rester silencieux !


La politique actuellement menée par le gouvernement, comme par les précédents, c’est de tout faire pour décourager les gens de venir en laissant les migrants des mois et des mois dans des conditions indignes. On est donc face à un sujet d’accueil et d’humanisme. Parallèlement, il faut faire évoluer les règles européennes, en particulier le « règlement de Dublin » qui impose aux réfugiés de ne pouvoir déposer une demande d’asile que dans le pays par lequel ils sont arrivés en Europe. Il y aurait de quoi lancer un débat sur la politique d’asile que doit mener la France, en partenariat avec l’Union européenne, mais il faudrait le faire dans un climat apaisé.

Que l’on parle de ces sujets, c’est normal, mais il faut les objectiver. C’est ce que va faire la CFDT avec ses partenaires du Pacte du pouvoir de vivre. Mais sur ce sujet qui touche à nos valeurs, sur lesquelles la CFDT n’a jamais transigé, on ne peut pas rester silencieux !

Tu l’as dit toi-même, les migrations sont aussi un sujet européen. Quelle est la marge de manœuvre de la CES [Confédération européenne des syndicats], dont tu es président depuis mai ?

LB AFP2La demande d’avoir un débat au niveau européen sur les migrations fait partie des 14 priorités que la CES porte auprès d’Ursula von der Leyen, la future présidente de la Commission européenne. Mais il faut reconnaître que sur ce sujet, tout n’est pas simple au niveau de la CES… il faut arriver à dépasser le simple slogan pour aller vers des actions concrètes.

Plus généralement, comment vois-tu la feuille de route de la CES pour le mandat qui débute concomitamment à la mise en place d’une nouvelle Commission européenne ?

Le rôle de la CES est triple. Elle doit tout d’abord peser auprès des institutions européennes. Le projet de madame von der Leyen contient des points positifs, issus de propositions de la CES, comme l’assurance-chômage, les fonds de transition, le dialogue social européen ou encore sur les enjeux climatiques. De même, la lettre de mission de Nicolas Schmit, le commissaire européen à l’Emploi, est intéressante et en phase avec ce que l’on porte. Il va falloir que la CES pèse pour que ces engagements soient effectivement tenus. Pourtant, je pense qu’il y a une volonté réelle de mettre en place du dialogue social européen de la part de la nouvelle Commission. On est sans doute à un moment de prise de conscience par les responsables européens de la nécessité de relancer le dialogue social. Encore faut-il que le patronat européen accepte de jouer le jeu.

Mais peser sur les institutions ne suffit pas pour que la CES incarne un syndicalisme concret pour les salariés européens. Pour y parvenir il faut lancer des campagnes autour, par exemple, de la création d’une société civile européenne – un peu à l’image de ce qu’on fait en France avec le Pacte du pouvoir de vivre – ou encore du travail qui partirait de l’écoute des travailleurs européens pour connaître leur ressenti sur leur travail. C’est la fonction de la CES : être au plus des près de ses affiliés et des travailleurs européens.

Et la troisième mission de la CES, c’est de s’interroger sur l’avenir du syndicalisme en Europe autour de thématiques que l’on retrouve aussi en France telles que comment représenter tous les travailleurs et les freelances ? Mais aussi en se posant la question de l’aide qu’elle doit apporter à ses affiliés.

Face à la montée des populismes en Europe et dans le monde, comment peut-on peser en tant qu’organisation syndicale ?

En aidant les organisations syndicales des pays concernés. Cela passe par des messages de soutien, le fait d’aller peser auprès des ambassadeurs des pays concernés à Paris. S’il est évidemment très difficile d’agir sur le terrain dans ces pays, nous devons continuer de montrer que partout où les populistes ont pris le pouvoir, trop souvent à la suite de l’échec des partis traditionnels, ils accentuent les problèmes sociaux et entraînent leur pays dans une triple faillite démocratique, sociale et économique.

partout où les populistes ont pris le pouvoir, ils accentuent les problèmes sociaux et entraînent leur pays dans une triple faillite démocratique, sociale et économique


Pour autant, la CFDT agit concrètement pour aider, y compris matériellement, des organisations syndicales dans ces pays. Nos liens avec la CUT brésilienne sont très forts et de très longue date, au Venezuela nous soutenons activement l’ASI qui lutte, dans des conditions très difficiles, pour un syndicalisme libre. Au début octobre, je rencontrerai à Paris les responsables de la centrale syndicale indépendante de Hongkong. La CFDT est reconnue et respectée pour cet engament qu’elle porte depuis toujours, je m’en rends encore plus compte quand je voyage à l’étranger.

Parlons un peu de l’interne. Que change le fait que la CFDT soit désormais le premier syndicat de France ?

Avant tout, cela apporte une légitime fierté aux militants et une reconnaissance de leur action au quotidien au service de leurs collègues dans les entreprises et les administrations.

Cette première place nous oblige à porter le flambeau du syndicalisme qui regarde la réalité en face et assume ses responsabilités


Dans le même temps, cette première place, à laquelle nous ont placés les salariés par leurs votes, nous oblige à porter le flambeau du syndicalisme en France. Bien entendu d’un syndicalisme qui regarde la réalité en face et assume ses responsabilités. Pour cela, il nous faut continuer d’être proche des salariés et innover afin de répondre aux attentes légitimes des nouveaux travailleurs comme les freelances. Cela nécessite de la part de la Confédération et des structures fédératives de continuer de renforcer l’accompagnement des militants.

N’en déplaise à celles et ceux qui auraient pu penser qu’on allait pouvoir se reposer un peu maintenant qu’on est premier, je prendrais une métaphore cycliste : nous devons continuer de pédaler et même pédaler de plus en plus vite.

Pour autant, sur le front du développement, les nouvelles sont moins bonnes. Les résultats de 2018 sont loin de l’objectif voté par les syndicats au congrès de Rennes de plus 10% en quatre ans…

On n’est pas à la hauteur ! La seule solution pour tenir l’objectif des 10%, c’est de se mettre, collectivement, un coup de pied aux fesses ! Tous les responsables doivent parler davantage de développement lors de toutes les rencontres d’équipes. Dans les entreprises où l’on est déjà et dans celles où on s’implante via les campagnes pour les CSE, il faut que les militants aient le reflexe syndicalisation. C’est le sens de mon livre Syndiquez-vous ! : il ne faut pas avoir peur de le dire, adhérer à un syndicat, en particulier à la CFDT, ce n’est pas ringard !

Mais au-delà de ça, dans une société que l’on dit de plus en plus individualiste, je reste persuadé que la demande de collectif, et de sens, progresse également. La CFDT peut, et doit, être ce collectif en étant ouverte et accueillante. Mais il n’y a pas de mystère : pour que les salariés nous rejoignent il faut leur proposer l’adhésion !

ARCÀ propos de soutien aux militants, où en est-on de ARC [Accompagnement-Ressources-Conseils] ?

L’espace ressources commence à être bien alimenté. C’est un projet énorme et structurant pour toute la CFDT : en plus de donner de l’info aux militants, la Confédération doit désormais leur donner des outils pour agir. C’est tout le sens de l’ARC. Maintenant, il faut que les syndicats relaient et fassent connaître ces ressources à tous les militants sur le terrain. La CFDT, ce sont eux qui l’incarnent auprès de leurs collègues. Ce sont eux que nous devons soutenir et accompagner.

Propos recueillis par aballe@cfdt.fr et nballot@cfdt.fr

photos © Réa et AFP