Télémédecine : Les prémices d’une révolution sociétale

Publié le 23/08/2019

La consultation médicale à distance va transformer notre rapport aux médecins. Au Favril, en Eure-et-Loir, les patients se rendront désormais dans une cabine médicalisée en mairie pour pratiquer leur autoexamen.

À la rentrée de septembre, les habitants du Favril, en Eure-et-Loir, auront une nouvelle raison de se rendre en mairie. Ils pourront y rencontrer un médecin d’un genre nouveau, derrière un écran, présent mais à distance… Cette petite commune de 365 habitants est l’une des premières à installer une cabine de télémédecine dans les locaux de son hôtel de ville. Et ainsi offrir aux habitants la possibilité d’avoir accès à un médecin généraliste sans délai et à proximité de chez eux.

Cette expérimentation, prévue pour durer deux ans, implique de nombreux acteurs : la communauté de commune, l’Agence régionale de santé, la Caisse des dépôts. L’objectif poursuivi consiste à savoir si cette médecine peut apporter ou non un véritable service à un coût acceptable. Accueillis par la secrétaire de mairie, les patients n’auront qu’à s’installer dans cette cabine à l’allure futuriste, introduire leur carte Vitale dans un lecteur et se laisser guider par le médecin qui apparaîtra alors à l’écran.

Disposés tout autour du siège, les appareils nécessaires à une consultation ont été pensés pour être facilement pris en main par les patients. En suivant les quelques indications du médecin, le patient peut prendre sa tension, filmer l’intérieur de ses oreilles ou le fond de sa gorge… Toutes les données apparaissent sur l’ordinateur du praticien qui peut ensuite délivrer une ordonnance. « Une téléconsultation permet de faire 92% d’une consultation classique, résume le docteur Pierre Pacart. Il faut juste communiquer un peu différemment avec le patient, l’accompagner dans l’exercice de l’autoexamen. »

Fondée en 2008, l’entreprise H4D, qui conçoit ces cabines médicales et qui commercialise ce service, espère beaucoup de cette expérimentation qui, si elle réussit, devrait permettre un développement des cabines dans d’autres territoires.

Il n’est guère étonnant que Le Favril fasse partie des communes pionnières en la matière. Son maire, John Billard, est vice-président de l’Association des maires ruraux de France chargé des questions numériques. Il se démène depuis des mois afin de faire émerger ce projet. « Installer une cabine de télémédecine dans une mairie est un acte militant, explique-t-il. C’est montrer que nous essayons de trouver une solution face à la pénurie de médecins dans nos campagnes, que nous agissons pour assurer une forme de continuité du service public. »

Lutter contre les déserts médicaux n’est qu’un des aspects de la révolution annoncée par la télémédecine. L’ensemble du monde de la santé au sens large s’y prépare. De nombreuses mutuelles proposent dans leur contrat, depuis plusieurs années déjà, le remboursement des téléconsultations. Avant de conquérir le monde rural, les cabines de H4D ont d’ailleurs été installées dans les locaux des grandes entreprises qui voulaient « offrir » ce service à leurs salariés.

Elles sont une quarantaine aujourd’hui à avoir franchi le cap, comme Airbus à Toulouse, Almerys à Clermont-Ferrand ou la SNCF en région parisienne. Et, le 15 septembre dernier, le paysage a encore évolué quand les téléconsultations sont devenues remboursables par l’assurance-maladie (sous certaines conditions, lire ci-dessous) au même tarif qu’une visite dans un cabinet traditionnel, ouvrant la voie à un déploiement à grande échelle. De nombreuses entreprises se sont lancées sur le créneau, chacune avec sa propre stratégie.

La cabine n’est qu’une des solutions proposées. Certaines misent sur des chariots médicaux avec la présence d’une infirmière, d’autres estiment que ces consultations ne peuvent être que complémentaires et ne nécessitent donc pas un appareillage lourd. Elles proposent alors des logiciels qui assurent aux médecins libéraux de communiquer en toute sécurité avec leurs patients (dossier médical, messagerie, vidéo, etc.) pour des actes qui ne nécessitent pas une auscultation traditionnelle. Rappelons que les informations personnelles relatives à la santé ne sont pas des données comme les autres…

Urbains ou ruraux, les patients sont demandeurs

Si la pratique est encore marginale – 700 actes remboursés par semaine, selon les derniers chiffres de la Sécurité sociale (avril 2019), et des milliers pris en charge totalement par les mutuelles –, elle devrait se développer rapidement, d’autant que les mentalités évoluent vite. Selon une étude de la Mutuelle des professionnels de la santé, 75 % des médecins estiment que la télémédecine fera partie de leur quotidien en 2030. Certains commencent d’ailleurs à apprécier ces nouvelles pratiques.
« C’est un peu leur jour de télétravail », résume un professionnel qui affirme ne pas avoir de mal à recruter des médecins généralistes pour assurer des permanences « numériques ».

Pour les partisans de cette pratique, les téléconsultations pourraient aussi permettre à terme de mieux réguler le système de santé en faisant un premier aiguillage des patients. « On estime que de 20 à 40 % des consultations classiques ressenties comme urgentes par le patient ne méritent pas ce qualificatif, explique Marie-Laure Saillard, directrice générale de l’entreprise MesDocteurs. En proposant à tout un chacun d’avoir accès à un médecin 7 j/7 et 24 h/24, la téléconsultation pourrait permettre d’apporter une régulation dans notre système de soins. Nombre de patients ont juste besoin d’être rassurés, d’avoir une réponse rapide à leur problème. »

Aujourd’hui, nous en sommes loin. Les professionnels de santé sont encore extrêmement réticents, notamment les médecins libéraux, ce qui explique en grande partie les conditions imposées par la Sécurité sociale pour rembourser les téléconsultations. « Il s’agit de freins classiques, comme dans toute transformation en profondeur d’un système », assure Marie-Laure Saillard, qui note en revanche l’appétence des patients pour la télémédecine, « qu’ils soient urbains et ultraconnectés ou ruraux avec des difficultés d’accès à la médecine ». Que les pratiques tendent à changer, cela semble une évidence, la question est : à quel rythme ?

jcitron@cfdt.fr

©Richard Damoret/RÉA

     

 

Un remboursement très encadré

Afin de pouvoir être remboursé d’une téléconsultation par la Sécurité sociale, le patient doit respecter le parcours de soins comme pour une consultation classique. En d’autres termes, la téléconsultation doit être faite avec son médecin traitant ou avec un spécialiste. Le patient doit être connu du médecin pour que ce dernier dispose des informations nécessaires à un suivi de qualité. 

Au moins une consultation physique (au cabinet, au domicile du patient ou dans un établissement sanitaire) doit avoir eu lieu avec ce médecin au cours des douze mois précédant la téléconsultation. De plus, la consultation doit nécessairement se faire par vidéo pour être prise en charge par l’assurance-maladie. Le conseil qu’un médecin peut donner à un patient par téléphone ne relève pas du champ de la téléconsultation remboursable.

Des exceptions existent selon les situations, mais la règle générale est claire. La Sécurité sociale ne rembourse pas (pour l’instant) les consultations qui pourraient avoir lieu par l’intermédiaire de plateformes en ligne avec un médecin inconnu.