Une seconde chance après l’exil pour les mineurs isolés

Publié le 04/03/2016

Dans l’Eure-et-Loir, la Maison d’enfants à caractère social Notre-Dame, gérée par les Apprentis d’Auteuil, offre un accompagnement sur mesure aux mineurs arrivés en France après avoir fui leur pays. Le but  ? Favoriser l’autonomie dans la vie quotidienne et l’insertion socioprofessionnelle de ces jeunes.

Non loin de Chartres, sur les berges de l’Eure, le château des Vaux, édifice des XVIIe et XIXe siècles, se dresse au cœur d’un domaine arboré. Il accueille depuis le début des années 2000 des mineurs isolés étrangers (MIE). Ruptures familiales, misère, guerres… Ces jeunes, venus d’Afrique subsaharienne, du Pakistan, d’Afghanistan, du Bangladesh ou d’Inde, ont fui leur pays pour se construire un avenir ailleurs. « Certaines familles ont fait le pari de s’endetter pour payer le voyage en Europe à leur enfant en espérant que celui-ci réussisse et envoie de l’argent au pays », explique Carole Dandre, responsable du pôle MIE. Après l’exil et des parcours éprouvants, ces jeunes de 15 à 18 ans, privés d’autorité parentale, sont placés sous la protection des services de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) du département, qui les orientera vers le dispositif socio-éducatif adapté. En Eure-et-Loir, la Maison d’enfants à caractère social (Mecs) Notre-Dame (Apprentis d’Auteuil) et le pôle MIE qui lui est rattaché depuis 2014 accompagnent une centaine de jeunes jusqu’à leur majorité dans leur vie quotidienne et leur formation professionnelle.

Premier objectif : sécuriser les jeunes

Lorsqu’ils arrivent dans la structure, le premier objectif des éducateurs est de les sécuriser. « Les jeunes ont vécu des traumatismes et des ruptures. Ici, ils peuvent se poser et se recréer un cocon auprès des éducateurs, qui seront à leur écoute et attentifs à leur bien-être », souligne Carole Dandre. Bilan de santé, rencontre avec des médecins ou des pédopsychiatres sont des étapes essentielles pour ces déracinés dont les premiers pas en France sont souvent douloureux. « La France n’est pas l’eldorado dont ils rêvaient. Certains pensaient travailler immédiatement et envoyer de l’argent à leur famille. Ils se rendent compte que leur projet de vie ne correspond pas à la réalité. Nous allons leur laisser le temps de se projeter dans ce pays avant qu’ils ne reprennent leur route », confie Christian Jacquemin, directeur des Apprentis d’Auteuil pour la région Centre. PatrickGaillardin MecsAfin qu’ils s’acclimatent en douceur, les mineurs isolés sont d’abord logés dans des pavillons collectifs avant de vivre en appartement semi-individuel. Avec l’aide des éducateurs, ils apprennent à composer des menus équilibrés, à entretenir leur lieu de vie, à gérer un budget et à vivre avec les autres. « Souvent, le sentiment d’appartenance à leur communauté est très fort. Pendant leur temps libre, ils ont tendance à se regrouper par nationalités et apportent parfois les conflits de leur pays d’origine. Les éducateurs essaient de créer des groupes mixtes. Nous leur transmettons un message de tolérance et de respect », explique Gilles Fanien, directeur de la Mecs Notre-Dame d’Avenir.

« Nous ne sommes qu'une étape de leur vie »

Dans cette logique, les jeunes sont encouragés à s’inscrire dans des clubs de sport et à se tourner vers d’autres associations pour suivre des cours de langue ou des stages en informatique. Objectif ? Les aider à s’acculturer et à appréhender les codes de la société française. Les Apprentis d’Auteuil enseignent des notions de savoir-être, les valeurs républicaines et les lois. Au programme : jeux de piste à Paris visant à identifier les différentes administrations, rencontres avec un écrivain public, les missions locales, ateliers CV et lettres de motivation… « Nous ne sommes qu’une étape dans leur vie. Notre priorité est de les préparer à la sortie du système de protection de l’enfance et de les rendre autonomes. Même si nous les accompagnons dans leurs démarches administratives, notamment de régularisation, ils doivent être acteurs de leur projet et savoir vers qui se tourner quand ils ne seront plus ici. À leur majorité, une fois à l’extérieur, ces jeunes se retrouveront livrés à eux-mêmes », souligne Nora Bergher, éducatrice spécialisée.

Dans leur intégration, les MIE se heurtent à l’obstacle de la langue. Tous ne sont pas francophones et certains n’ont jamais été scolarisés. Pour communiquer avec ceux qui ne maîtrisent ni le français ni l’anglais, les équipes se débrouillent en faisant appel à des camarades de même nationalité qui jouent les traducteurs. Et même si, dès leur arrivée, les MIE sont inscrits en formation de français langue étrangère (FLE), dans sa classe, Anne-Sophie Bourdin, enseignante de FLE, reconnaît : « Avec ce public, nous devons repartir de zéro. Certains ne savent ni lire ni écrire. Dans un temps restreint, nous devons leur apprendre une langue et préparer leur entrée en CAP. Bien souvent, malgré les progrès qu’ils font, nous n’arrivons pas à les mettre à niveau. »

La scolarité, clé de la régularisation

      PatrickGaillardin AlainFuric      
      Alain Furic enseigne l’électrotechnique.      

La fin de la prise en charge par l’ASE à 18 ans tombe comme un couperet. L’urgence : les inscrire dans un cursus diplômant. Le lycée professionnel privé Notre-Dame les oriente selon leurs souhaits et leurs aptitudes vers des CAP des métiers du bâtiment ou de bouche (boulangerie, pâtisserie, cuisine). « Ces filières courtes ciblent des secteurs en tension. Les jeunes veulent s’assurer d’avoir un diplôme et un travail à leur sortie. Ce sont des conditions pour obtenir un titre de séjour », justifie Sébastien Pillias, professeur de construction mécanique et délégué syndical central adjoint CFDT des Apprentis d’Auteuil. « Notre objectif est d’emmener ces élèves le plus loin possible. Nous leur faisons monter les marches les unes après les autres. Cette méthode leur redonne confiance dans leurs capacités. Les MIE ont envie de bosser et de s’en sortir. Ils sont beaucoup plus matures et motivés que les autres », témoigne Sébastien Pillias.

En deuxième année de CAP installateur thermique, un marteau à la main et vêtu d’un bleu de travail, Yassine* s’entraîne pour le concours Un des meilleurs apprentis de France. « En République démocratique du Congo, j’ai dû abandonner l’école. Ici, j’ai pu apprendre un métier. J’aimerais continuer mes études avec un bac pro en alternance. Si je remportais ce concours, je pourrais me différencier des autres candidats face à un patron. Mon rêve est de créer ma propre entreprise », confie celui qui attend avec impatience sa carte de séjour.

Les stages effectués au cours des deux années de CAP sont une des clés de leur insertion professionnelle. À leur issue, il n’est pas rare que les jeunes décrochent une promesse d’embauche, sésame indispensable pour espérer être régularisé à leur majorité. Si les plus chanceux obtiennent un droit au séjour et ainsi l’opportunité de travailler ou de poursuivre des études en apprentissage, d’autres repartent dans la nature et s’exposent à des reconduites à la frontière. Les éducateurs les orientent alors vers des associations comme France Terre d’asile ou la Croix-Rouge, à même de leur proposer des solutions d’hébergement d’urgence ou de les mettre en relation avec des avocats. Selon Gilles Fanien, « c’est dur pour les éducateurs de ne pas pouvoir accomplir le travail jusqu’au bout et de voir les jeunes repartir dans l’errance. Nous essayons de négocier des contrats jeunes majeurs avec la préfecture afin qu’ils puissent passer leurs examens. Mais nous n’y parvenons pas toujours. Les départements ont des politiques d’économies drastiques ».

 * Le prénom a été changé.

©Photos Patrick Gaillardin