Sport et intégration : les clichés ont la vie dure

Publié le 08/07/2016

On prête au sport des valeurs intrinsèquement vertueuses. Notamment en matière d’intégration et de vivre-ensemble. Et si, au-delà des mythes, on remettait le sport à sa juste place ?

À regarder les images de l’Euro 2016, entre scènes de liesse ou heurts violents autour des matchs, il y a de quoi se poser la question : le sport intègre-t-il ou désintègre-t-il ? Est-il vraiment facteur de cohésion comme on l’entend si souvent ? Car, sur ce point, le discours dominant prête au sport davantage de valeurs positives et de vertus que de critiques : le sport serait facteur – voire modèle – d’intégration, formant au vivre-ensemble, au respect de l’autre. Il offrirait en outre l’une des dernières opportunités d’ascenseur social, idée accréditée par la réussite de nombreux champions issus de milieux populaires ou d’origine étrangère (Zinédine Zidane, Nikola Karabatic, Brahim Asloum, etc.). Mais à considérer les comportements et les violences racistes ou homophobes dans les stades ou à leurs abords, il semble nécessaire de relativiser ce tableau si positif. Les experts confirment. « L’idée que le sport serait, par essence, un vecteur d’intégration ou un moyen d’éducation à la citoyenneté fait partie des mythes, indique Sylvère-Henry Cissé, journaliste à Canal+ et président du club « Sport et démocratie ». Arrêtons avec les ‘‘valeurs du sport’’ qui seraient intrinsèquement vertueuses et éducatives. Le sport, c’est comme le nucléaire, cela produit le meilleur comme le pire. » 

Alors d’où vient cette croyance si ancrée dans les vertus intégratrices du sport ? Déjà faudrait-il savoir de quoi on parle, car derrière le mot « sport », on mélange tout : le sport professionnel (où domine l’argent-roi et le sport business, aux valeurs donc toutes relatives…), le sport de haut niveau, mais aussi les activités physiques et la pratique sportive amateure. Chaque terme renvoie pourtant à « des pratiques, des psychologies différentes », souligne Sylvère-Henry Cissé. À cette confusion s’ajoute bien évidemment le fait qu’« en disant sport, tout le monde pense ‘‘foot’’, souligne William Gasparini, sociologue et professeur au sein du laboratoire « Sport et sciences sociales » à l’université de Strasbourg. Alors dire ‘‘le sport intègre’’, c’est un sacré raccourci. N’oublions pas qu’il existe certains sports davantage réservés à des milieux plus aisés économiquement, et qui portent des valeurs plus élitistes, comme l’équitation, l’escrime ou le tennis. Sans oublier la non-mixité de certains sports et du sport de compétition en général, qui sépare les hommes et les femmes ».

Pacifier les banlieues

Cette image vertueuse et intégratrice du sport s’est en fait construite et « sédimentée » au fil de l’histoire. Avec, pour première influence idéologique, celle des « pères fondateurs » du sport (Pierre de Coubertin, rénovateur des Jeux olympiques antiques, entre autres), pour qui le sport représentait non seulement un fondement de l’éducation de la jeunesse – une manière d’apprendre le fair-play et le respect des règles – mais aussi un moyen de pacifier les relations internationales. Les ministres gaullistes puis communistes après la Seconde Guerre mondiale poursuivront dans la même veine, en encourageant l’éducation sportive et en valorisant les clubs sportifs comme lieux de socialisation. Et à partir des années 80, avec les premières émeutes urbaines, on convoquera à nouveau le sport pour pacifier les banlieues. « Le sport apparaît alors comme un recours, comme un moyen de régler la crise du lien social. C’est à cette époque qu’émerge le discours sur l’intégration par le sport, notamment dans les quartiers », explique Yvan Gastaut, maître de conférences à l’université de Nice. Le sport devient un support de la politique de la ville, avec la construction de nombreux équipements sportifs et des programmes de prévention fondés sur la pratique sportive. Bien entendu, les effets peuvent être très positifs. Mais pas miraculeux. « On a confié au sport le rôle de faire le job. Comme si le fait de construire des terrains de foot et des salles de boxe allait résoudre le problème des quartiers », souligne Sylvère-Henry Cissé.

Quant à la victoire des Bleus en 1998 (souvenez-vous de cette fameuse France devenue « black-blanc-beur »), elle a marqué l’apogée de cette croyance en un sport capable de ressouder bien des fractures sociales et ethniques (lire l’interview de Nicolas Bancel ci-contre). « Avec une exploitation médiatico-politique de cette victoire, pour promouvoir la réussite du modèle républicain », note William Gasparini.

Au final, il convient de remettre le sport à sa juste place. « Le sport n’est pas plus facteur d’intégration que de ghettoïsation, mais il joue sur des rouages, permettant à ces processus de s’accélérer ou, au contraire, de ralentir. Le sport peut contribuer à modifier certaines situations, à renforcer les liens, à permettre différentes formes de socialisation. Mais il ne peut en aucun cas répondre seul et contrer les puissantes logiques sociales », résume le chercheur. Ce qui fait dire à Pierre Weiss, sociologue et chargé de recherche à l’université du Luxembourg, qui a beaucoup travaillé sur les processus de socialisation par le sport : « Il conviendrait de se demander ce qu’on peut raisonnablement en attendre et non pas ce qu’on peut idéologiquement en faire ». 


10918775Nicolas Bancel

“ On surestime le pouvoir intégrateur du sport ”

Historien, directeur de l’Institut des sciences du sport à l’université de Lausanne.

Après la coupe du monde de 1998,on a pu lire que « Zidane avait fait davantage par ses dribbles que dix ou quinze ans de politique d’intégration ». Mythe ou réalité ?

Cela me semble plutôt relever d’une illusion. Cette Coupe du monde 1998 a été un moment d’euphorie mais on a voulu croire que, par le miracle d’une équipe nationale de foot, les fractures de la société française pourraient être comblées. La France « black-blanc-beur » n’aura été qu’une parenthèse, enchantée certes, mais fugace. Cet épisode n’a pas fondamentalement changé la réalité et les difficultés d’intégration d’une partie de la population. Il faut en effet distinguer ce qui est de l’ordre de la reconnaissance des sportifs issus de l’immigration (comme ont pu également l’être les grands champions italiens tels que Platini) et la réalité des processus d’intégration. Yannick Noah est resté très longtemps la personnalité préférée des Français, ce qui n’a pas empêché les discriminations de perdurer, dans tous les domaines. Il faut relativiser le pouvoir du sport et ses capacités intégratrices. Les phénomènes qui gouvernent les modes d’inclusion des groupes minoritaires dans nos sociétés sont beaucoup plus complexes. La véritable dynamique d’intégration vient davantage de la prospérité économique.

Vous ne croyez donc pas en ces fameuses « valeurs du sport » en matière d’intégration ?

On agite beaucoup ces prétendues « valeurs du sport » comme un mantra. En leur prêtant des vertus qu’on est loin de mesurer, notamment dans les enquêtes de terrain. La pratique sportive peut en effet créer des sociabilités intégratrices, mais également engendrer des pratiques communautaires. L’état actuel de la recherche ne permet pas de trancher, car les résultats des études sont ambivalents.

Alors pourquoi investit-on autant le sport de ce pouvoir de transformation ? N’en n’attendons-nous pas trop, justement ?

On surinvestit sans doute parce que les leviers de transformation sont faibles et peu nombreux. Surtout, le sport reste l’un des seuls vecteurs encore capables de rassembler avec cette puissance mobilisatrice. Or nous vivons une période de déstabilisation des sociétés due à la mondialisation, avec pour conséquence ce que je qualifierais d’inquiétude anthropologique des populations. Face à cela, le désir de revenir à quelque chose de « national », de plus rassurant, est d’autant plus fort. La Coupe du monde de 1998 avait justement donné l’occasion d’exprimer ce besoin de recomposition, d’unité et même de fraternisation face à l’éclatement de la société. Et parce que nous manquons désormais de modèles, de symboles patriotiques positifs dans lesquels se projeter, ce sont les sportifs, hissés au rang de héros, qui sont devenus des symboles d’identification nationale. Le problème est qu’on leur demande d’incarner autre chose qu’eux-mêmes. Ce qui explique toutes ces surinterprétations, de leurs gestes, de leurs paroles. On guette, on décortique leurs signes d’affiliation ou de désaffiliation à la nation, s’ils chantent la Marseillaise ou pas, etc. Ce n’est certes pas un phénomène nouveau mais, clairement, le sport est instrumentalisé pour des enjeux qui le dépassent largement.

 

Pour en savoir plus

“L’intégration par le sport – Genèse politique d'une croyance collective”

Sous la direction de William Gasparini, revue Sociétés contemporaines, Presses de Sciences Po, no 69, 2008.

Ce numéro, passionnant de bout en bout, contient notamment un articlede Pierre Weiss extrait de sa thèse “La fabrication du regroupement sportif communautaire : enquête sociologique sur les clubs de football « turcs » en France et en Allemagne.“ 

Allez la France ! Football et immigration

Sous la direction de Claude Boli, Fabrice Grognet et Yvan Gastaut, Gallimard, 2010.

Le Métissage par le foot – L’intégration, mais jusqu’où ?

Yvan Gastaut, préface de Lilian Thuram, Éditions Autrement, 2008.

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Photos :© Fred Marvaux / Albane Noor / Anact