Sortir de l’alcoolisme, le temps de la guérison

Publié le 01/02/2016

Se sortir de l’alcoolisme nécessite d’être accompagné dans le temps. Car si le sevrage est assez rapide, l’envie de consommer de l’alcool ne disparaît jamais complètement. Les personnes abstinentes restent fragiles. Elles doivent apprendre à vivre avec ce risque pour éviter de rechuter. Reportage à Valence dans la Drôme.

« Pour la première fois depuis des années, j’ai profité du repas de Noël jusqu’au dessert. Toute ma famille m’a félicitée. » Abstinente depuis plusieurs mois, Sylvie est heureuse de pouvoir partager cette anecdote. « Les années précédentes, j’étais à peu près bien à l’apéritif, mais cela ne durait pas très longtemps. » En ce début d’année 2016, la période des fêtes est encore dans toutes les têtes des participants à ce groupe de parole qui se tient à Valence dans la Drôme. Abstinent depuis sept mois, Julien s’est, lui, surpris à compter les verres bus dans la soirée par chacun des membres de sa famille sans pour autant ressentir le besoin d’alcool. « En revanche, je n’ai pas voulu sortir le soir de la Saint-Sylvestre, raconte le jeune homme. J’avais trop d’appréhension de me retrouver sobre avec des gens qui buvaient. » Loretta, elle, a apprécié l’attention de ses enfants, qui n’ont pas mis de bouteille sur la table pour éviter toute tentation.

Comme tous les mardis, ils vont ainsi parler pendant deux heures de leur quotidien. Des moments heureux comme des crises d’angoisse où l’envie de boire reprend le dessus, où il faut appeler au secours des amis pour parler et ainsi éviter de rechuter. « Ici, on sait qu’on peut tout dire sans être jugé et que l’on sera compris, explique Christian. La semaine dernière, par exemple, j’ai passé un très mauvais moment et j’ai envoyé un texto à quatre membres du groupe de parole. Ils ont bien compris que c’était un appel au secours, et l’un d’eux a pu me rappeler en urgence. »

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      Laurence Cottet, abstiente, anime le groupe de parole qu’elle a créé
pour aider ceux qui tentent de se sortir de l’alcoolisme.
     

Créé et animé par Laurence Cottet , ce groupe rassemble essentiellement des personnes qui ont été hospitalisées au service d’addictologie-alcoologie du professeur Christine Joly (lire l’interview ci-dessous). Ils se sont sevrés, mais ils doivent à présent affronter la vie réelle avec la solitude qui va parfois de pair. Aucun ne se sent encore capable de reprendre un travail à temps plein. Parler, échanger, rire, entre personnes qui sont dans la même situation leur donne de la force. La seule règle du groupe est d’être honnête avec soi-même et avec les autres. Virginie, qui avoue avoir craqué et bu deux verres de whisky avant de jeter dans l’évier le contenu de la bouteille, n’est pas jugée. Ses camarades tentent au contraire de la rassurer ou alors la sermonnent avec humour pour dédramatiser. « Nous sommes particulièrement mal placés pour la blâmer alors que cela peut nous arriver ! », plaisante l’un d’eux, qui a connu plusieurs hospitalisations pour sevrage. « Mon rendez-vous au groupe de parole est aussi important que mon rendez-vous chez le médecin », insiste Christian. Signe de cet attachement au groupe, une partie d’entre eux a décidé de passer la journée du 25 décembre ensemble afin de pouvoir trinquer sobrement.

Le plus difficile, c'est de gérer l'après

« Le sevrage n’est pas la phase la plus compliquée dans le processus de guérison, explique Hervé Fondraz, cadre de santé à l’unité d’addictologie de Valence. Elle ne dure en général pas plus d’une semaine. Pour le patient, le plus difficile, c’est de gérer l’après, de faire le deuil d’un produit qui l’a accompagné pendant une grande partie de sa vie. » Lors de leur hospitalisation, ils vont donc participer à des ateliers individuels et collectifs animés par des infirmières, des psychologues ou bien encore par des intervenants en art-thérapie afin de les préparer à affronter la nouvelle vie sans alcool qui les attend. À Valence, une pièce a même été transformée en salon d’esthétique pour le plus grand bonheur des femmes. « Dès les premiers jours d’abstinence, on voit notre visage retrouver des couleurs, raconte l’une d’elles. C’est très motivant. On retrouve le désir de se maquiller. »

« Notre objectif est que les patients se reposent, qu’ils se réapproprient progressivement leur corps et qu’ils reprennent confiance en eux, poursuit Hervé. Mais à la sortie de l’hôpital, ils restent extrêmement fragiles, et nous leur conseillons fortement d’intégrer un groupe de parole afin de mettre toutes les chances de leur côté. Guérir de l’alcool demande du temps et beaucoup d’accompagnement », conclut le spécialiste.

jcitron@cfdt.fr

©Photo Joseph Melin

     

 

“Cinq millions de personnes en difficulté avec l’alcool”

Christine Joly JosephMelinChristine Joly
Cheffe du service d’addictologie-alcoologie du centre hospitalier de Valence (Drôme).

 

Comment expliquer qu’à égale quantité d’alcool consommée, certaines personnes deviennent dépendantes et pas d’autres ?

D’une part, nous ne sommes pas égaux face à la santé. Chaque corps réagit différemment. On pense aussi qu’il y a certainement des dispositions génétiques qui peuvent jouer dans un sens ou dans l’autre. D’autre part, une personne ne devient pas dépendante sans raison. Nous avons l’habitude de dire qu’elle doit remplir trois conditions. Elle doit être dans une situation de fragilité personnelle, pouvoir se procurer facilement le produit et évoluer dans un environnement propice à sa consommation.

N’oublions pas que l’alcool est le meilleur « médicament » pour calmer les angoisses et se détendre. L’histoire est classique. On commence par boire le soir pour se déstresser après une journée de travail. Au bout d’un certain temps, on devient dépendant et on augmente la dose jusqu’à boire avant d’aller au travail pour se sentir d’attaque.

Estimez-vous que la prise en charge de l’alcoolisme s’améliore en France ?

Les progrès sont indéniables, mais nous sommes encore loin d’avoir gagné la bataille culturelle. En France, cinq millions de personnes sont en difficulté avec l’alcool, dont deux millions très sévèrement. Pourtant, chaque année, il n’y a que 80 000 hospitalisations pour sevrage. On voit bien que le compte n’y est pas. Les services spécialisés dans les hôpitaux sont plutôt rares, et la recherche médicale est trop peu développée. Par comparaison, les personnes qui souffrent du diabète sont deux millions, mais bénéficient d’un environnement médical adapté. Les mentalités évoluent mais, même dans le secteur hospitalier, l’alcool reste un sujet qui dérange. Il est facile de porter un jugement moral sur les personnes alcooliques et d’oublier que ce sont des personnes malades qui ont besoin d’une prise en charge médicale.

D’une manière plus générale, nous sommes face à un problème de santé publique qui nécessiterait davantage de prévention. La mode du binge drinking (biture express) chez les adolescents est, par exemple, particulièrement inquiétante. Les progrès de l’imagerie médicale ont permis de mettre en évidence les dégâts sur le cerveau provoqués par cette pratique « festive ».

 Justement, que nous a appris la recherche médicale ces dernières années ?

Pendant longtemps, nous ne pouvions nous appuyer que sur des constatations cliniques pour démontrer les dégâts provoqués par l’alcool. Aujourd’hui, grâce au développement des scanners et des IRM, nous pouvons observer visuellement l’apparition des lésions sur le cerveau et mener des recherches plus poussées pour comprendre les mécanismes à l’œuvre qui conduisent progressivement à un état d’addiction et de dépendance. Il faut espérer désormais que la recherche pharmaceutique s’empare de ces données pour développer de nouveaux traitements. À l’heure actuelle, nous n’avons à disposition que quelques médicaments qui freinent ou qui stabilisent le désir d’alcool. Or nous savons pertinemment que tout l’enjeu dans le traitement de l’alcoolisme est d’éviter les rechutes.

Pour rester optimiste, il faut quand même prendre conscience des progrès réalisés. Les études montrent que sur l’ensemble des patients pris en charge aujourd’hui, 50 % s’en sortent, 30 % rechutent et 20 % n’arrivent pas à se soigner et finissent par mourir des complications liées à leur consommation d’alcool. Il y a trente ans, nous ne guérissions que de 8 à 10 % des patients. 
     
       ©Photo Joseph Melin