Réfugiés : Un avenir en Allemagne

Publié le 22/12/2016

Outre-Rhin, 890  000 réfugiés ont été accueillis au cours de la seule année 2015. Un défi hors norme qui continue de mobiliser toute une partie de la société civile. Avec de belles histoires à la clé.

 

« Plus dur que le chemin que nous avons fait, ça n’existe pas », lâche Aminata dans un murmure. Elle a fui le Mali avec son mari et leurs trois enfants de 13, 7 et 5 ans, via l’Algérie et la Libye. Au terme d’un périple d’un mois, ils débarquent en Italie. « Là, quelqu’un nous a dit qu’ici, ça n’irait pas, mais qu’en Allemagne, ils avaient ouvert les frontières. » Un particulier accepte de les y conduire et les dépose à la gare centrale de Munich, le 26 septembre 2015. Puis, poursuit Aminata, « on nous a emmenés dans un camp. Ça ressemblait à une prison ». Dans ces « centres relais » – l’appellation officielle –, les réfugiés sont orientés en fonction de leur situation personnelle. Aminata et sa famille sont transférés à Garmisch-Partenkirchen, un bourg à la frontière autrichienne. Ils y resteront trois mois – le temps minimal avant de pouvoir déposer une demande d’asile.

Du terrain de guerre à la salle de classe

À l’époque, la capitale bavaroise voit des milliers de réfugiés arriver chaque jour ; les autorités sont totalement débordées. « Les habitants se sont massivement mobilisés parce qu’ils ont compris que l’État n’y arriverait pas seul », estime Maike Zander, une parmi ces milliers d’Allemands qui, spontanément, se rendent alors dans les gares pour donner eau, nourriture et vêtements aux enfants, femmes et hommes qui affluent. Quand la Munichoise apprend qu’un centre d’hébergement ouvre dans son quartier, Pasing, elle se porte volontaire, comme une centaine d’autres – et des milliers dans tout le pays. « Les cercles d’aidants qui s’étaient constitués pour accueillir, en 1992, les réfugiés venus des pays de l’ex-Yougoslavie [un demi-million de personnes à l’époque] ont beaucoup fait pour structurer de nouveaux cercles », explique Annegret Rönnpag, également volontaire à Pasing.

Au départ, ils aident comme ils peuvent les 180 personnes hébergées sous un dôme gonflable. Parmi les milliers de centres implantés en l’Allemagne, certains comptent jusqu’à mille réfugiés. « Les familles étaient juste séparées par des cloisons de 1,60 m avec des rideaux à la place des portes. Et tous devaient se laver dehors, en plein hiver. C’était dur », témoigne Annegret. C’est là que, de retour à Munich, Aminata sera hébergée avec sa famille. Petit à petit, les volontaires s’organisent. Depuis février, Maike, Annegret et d’autres enseignent l’allemand. Chacune a une dizaine d’élèves. Beaucoup de jeunes hommes venus d’Afrique (85 % des demandeurs d’asile ont moins de 35 ans, les deux tiers sont des hommes), « alors que nous avions en tête des images de familles syriennes », raconte Maike. « Certains doivent apprendre à lire et à écrire ; c’est très dur pour eux. D’autres ont fait des études et aimeraient pouvoir aller plus loin plus rapidement. » Dix mois plus tard, la fin approche : « Les cours officiels prennent le relais. »

L’enseignement de la langue est le principal des trois piliers de la politique d’intégration allemande, avec le conseil aux réfugiés et les projets loisirs et culture comme le sport, la cuisine, etc. L’Allemagne a consacré 559 millions d’euros en 2016 (et 269 en 2015) à cette politique, qui prévoit notamment 600 heures de cours d’allemand et 100 heures de culture allemande (histoire, droit, valeurs) ainsi que des cours spécifiques pour les analphabètes, jeunes, femmes, parents, etc. « En 2015, 890 000 demandeurs d’asile ont officiellement été enregistrés en Allemagne. Nous avons proposé des cours à 450 000 d’entre eux mais moins de la moitié y ont eu recours, indique Nils Stüzle, du ministère fédéral de l’Intérieur. On ne passe pas en une semaine d’un terrain de guerre à une salle de classe. »

L’Allemagne a aussi revu sa législation afin de faciliter l’insertion professionnelle des réfugiés : ouverture de 100 000 « jobs à un euro » (des emplois d’intérêt général destinés aux bénéficiaires de minima sociaux), sécurisation des entreprises qui prennent en apprentissage des étrangers « tolérés » (sans droit de séjour mais ne pouvant être reconduits), relèvement de 21 à 25 ans de l’âge limite permettant d’entamer un apprentissage…

La Confédération allemande des syndicats, le DGB (Deutscher Gewerkschaftsbund), avait fortement plaidé pour cette dernière mesure, comme elle avait rejeté – avec succès – toute dérogation au salaire minimum. Mais depuis l’été 2015, « les changements législatifs ont essentiellement été restrictifs », regrette Vera Egenberger, du DGB : suspension du regroupement familial, assignation d’un lieu de résidence pour une durée de trois ans, sanctions en cas de non-participation aux cours d’intégration civique et linguistique. La percée du parti d’extrême droite AfD (Alternative für Deutschland), crédité de 15 à 20 % d’intentions de vote aux élections fédérales de l’automne prochain, est passée par là.

Obtenir le droit de rester à durée indéterminée

Loin du tumulte politique, Aminata a trouvé un travail : « Une volontaire m’a présenté une dame qui m’a fait faire un stage de six semaines comme femme de ménage dans son hôtel. À la fin, elle a voulu que je reste. » Elle travaille désormais 25 heures par semaine, tout en poursuivant les cours d’al­lemand. Surtout, elle vient d’obtenir la reconnaissance officielle du statut de réfugié. Cela lui donne, ainsi qu’à ses enfants, un droit de séjour de trois ans ; mais pas à son mari, en attente d’une réponse. Aminata veut y croire : « Si je travaille, que je paye mes impôts et que j’atteins le niveau B1 en allemand [« utilisateur indépendant » selon la nomenclature européenne], j’obtiendrai le droit de rester à durée indéterminée. » « Cette reconnaissance, décrypte la volontaire Maike Zander, ça veut dire qu’ils ont un avenir, après des années d’insécurité. » Et Vera Egenberger, du DGB, de conclure, en référence à la fameuse phrase d’Angela Merkel « Wir schaffen das ! » [Nous y arriverons !] : « On n’a pas souvent l’occasion de se dire qu’on est fier d’être allemand. Mais là, nous y arrivons plutôt bien. »

aseigne@cfdt.fr

©Photo NEUMAYR/MMV

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