Police : “S’attaquer au malaise en recréant un dialogue social arrivé à bout de souffle”

Publié le 09/12/2016

Extrêmement sollicités depuis les attentats et pris pour cible avec une rare violence, les policiers attendent des réformes profondes de la part du gouvernement. Ils dénoncent une politique du chiffre décidée sans concertation avec les agents et un manque de reconnaissance. Les secrétaires généraux du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI-CFDT) et d’Alternative Police (CFDT), Jean-Marc Bailleul et Denis Jacob, décryptent les raisons de ce profond malaise.

Comment analyser les manifestations de policiers, cet automne, en dehors de tout cadre syndical ?

ABP3062 JeanMarc-BailleulJean-Marc Bailleul : Ce n’est pas un événement à prendre à la légère. Même si ces manifestations n’ont pas été si spontanées que l’on veut bien le dire et que derrière ce mouvement il y a des personnes qui essaient de tirer les ficelles pour faire avancer des idées très politiques dans la police, le malaise de nos collègues est réel. Ils dénoncent des problèmes que des syndicats comme le SCSI ou Alternative Police ont également identifiés : les dérives de la politique du chiffre ou les rapports très difficiles avec le monde de la justice.

ABP3075 Denis-JacobDenis Jacob : Le fait que ce mouvement ne soit pas encadré par les organisations syndicales est révélateur. Le dialogue social dans la police est à bout de souffle. Nous avons d’un côté des syndicats extrêmement politisés qui se sont coupé du terrain ; de l’autre, un exécutif qui cogère le ministère avec ces mêmes organisations. Cette situation explique pourquoi la CFDT tente de proposer une autre voie, avec la neutralité politique comme ligne directrice. Alternative Police a deux ans jusqu’aux prochaines élections professionnelles pour convaincre les agents de rejoindre cette nouvelle vision syndicale.

Quels sont les problèmes à traiter en priorité ?

J.-M. B. : Le 26 octobre dernier, le ministre de l’Intérieur a annoncé un plan pour la sécurité publique qui prévoit 250 millions d’euros supplémentaires visant à renouveler l’équipement des policiers ainsi qu’un projet de loi en fin d’année. Ce dernier a pour objectif d’améliorer la protection des policiers en matière de légitime défense, d’aligner le régime juridique de l’outrage sur celui des magistrats et de renforcer l’anonymisation des policiers dans le cadre des procédures administratives, mais également lors des interventions, notamment en étendant la possibilité pour les policiers de porter une cagoule. Ces annonces vont dans le bon sens, mais aucune réponse n’a été apportée sur la gestion du personnel, l’organisation du travail et la définition des missions prioritaires. Or les policiers demandent avant tout de pouvoir exercer leur travail dans de bonnes conditions, avec des objectifs clairs et partagés, sans crouler sous la paperasse, comme c’est le cas aujourd’hui.

D. J. : Le ministre a également annoncé le déblocage de crédits alloués à la rénovation des commissariats, mais aucun chiffre précis n’a été donné. Il s’agit pourtant d’un point essentiel pour améliorer les conditions de travail des policiers. Cet aspect matériel mis à part, on peut dire que la question du management devrait être traitée en priorité. Pourtant, elle reste étonnamment absente dans les propos du ministre. Il faut aussi revoir la politique du chiffre, qui cristallise la colère des collègues. Aujourd’hui, les responsables prennent des décisions en fonction d’objectifs qui ne sont pas discutés avec les agents et des primes très généreuses leur sont attribuées en fonction de la réussite de ces objectifs. Ce système, ainsi que l’appel politique du chiffre, est unanimement décrié depuis plusieurs années.

Pourquoi la colère des policiers se tourne-t-elle contre la justice ?

D. J. : L’incompréhension entre la police et la justice n’est pas nouvelle. Les policiers qui ont manifesté travaillent, pour beaucoup, dans des zones sensibles où la situation s’est énormément dégradée ces dernières années. Les délinquants sont de plus en plus jeunes et n’hésitent pas à affronter les policiers avec une extrême violence. Or les policiers ont le sentiment, à tort ou à raison, que la justice n’a pas pris conscience de ces changements et qu’elle ne « protège » pas assez les forces de l’ordre.

Il y a quelques années, les policiers faisaient des stages auprès des magistrats pendant leur formation afin de mieux appréhender les contraintes du métier. C’était une bonne pratique. Nous devons réfléchir à organiser de nouvelles passerelles afin d’encourager le dialogue entre les deux institutions.

J.-M. B. : Cette opposition est regrettable, même si je ne nie pas que nous avons de véritables divergences de points de vue avec les magistrats, notamment sur la nécessité d’alléger la partie administrative de notre métier. Pour sortir de cette rivalité, nous devons entamer une collaboration afin de confronter sereinement nos points de vue et d’avancer.

jcitron@cfdt.fr