Le refuge : un nouveau départ

Publié le 09/04/2018

Parce qu’ils sont homosexuels ou transgenres, ces jeunes ont été mis à la porte du foyer familial. L’association Le Refuge les accueille, les aide à panser leurs blessures et les accompagne dans leurs premiers pas vers l’autonomie. Reportage.

Une froide journée de février à Lille. À deux pas de l’hôtel de ville, un local vitré donne sur la rue. À l’intérieur, un canapé, un vélo, des sacs remplis de vêtements. À gauche, le bureau où Jean Wallon, le responsable du Refuge, supervise l’activité du centre tout en gardant un œil sur les allées et venues. Un peu plus loin, une salle où dessinent quelques jeunes, concentrés sur leurs œuvres, échangeant parfois un sourire ou un regard complice.

Pour avoir révélé leur homosexualité ou leur volonté de changer de sexe, les jeunes accueillis ici ont été reniés par leurs parents, souvent battus, jetés dehors. Tous se souviennent du jour précis où tout a basculé. Dans le cas de Ludovic, c’était le 26 décembre 2017. « Je me suis retrouvé à la rue, je ne savais pas où dormir, se rappelle-t-il. J’ai fini par faire le 115, ils m’ont donné le numéro du Refuge. »

Certains ont dû changer de région pour se protéger, comme Youssef, que son père a juré de tuer s’il le retrouvait. Il a laissé derrière lui ses frères et sœurs, ses amis, ses études. D’autres viennent d’encore plus loin. Moussa a fui le Sénégal et les violences familiales. Il attend la réponse à sa demande d’asile. Le front plissé par l’anxiété, il n’ose imaginer un refus et supporte mal l’inactivité forcée à laquelle le contraint sa situation. « Je ne suis pas venu ici pour rester les bras croisés », lâche-t-il.

Maëlle, 19 ans, est passée par Paris, « la grande ville », après avoir quitté le domicile familial. « Ma mère adoptive a surpris des messages que j’échangeais avec ma copine. Quand je suis rentrée du lycée, ma valise m’attendait ; elle m’a dit que je finirais en prison comme mes parents biologiques, raconte-t-elle. À Paris, j’ai dormi dehors, jusqu’au jour où j’ai été arrêtée par la police, qui croyait que je dealais. Les flics ont été sympas, il y en a même un qui m’a donné son goûter ! »

Ces jeunes ont tous une histoire poignante à raconter, souvent tissée de violences psychologiques ou physiques. Ils doivent leur salut à un numéro de téléphone au bas d’une affiche ou au conseil d’un adulte croisé dans leur errance. Le Refuge leur offre un toit et les aide à remettre leur vie à l’endroit. Ils vivent en semi-autonomie dans les deux appartements loués en ville par l’association. Ils doivent en contrepartie passer leur journée au centre d’accueil et participer aux activités proposées. 

Mathieu Medecin Benevole JMelinCet engagement est formalisé par un contrat renouvelé chaque mois dans la limite de six mois.Dès leur arrivée, les jeunes sont reçus en consultation par Matthieu De Vito, médecin bénévole : « La rue entraîne toutes sortes de pathologies. Certains ont attrapé la gale, beaucoup sont passés par la prostitution et ont été exposés à des infections sexuellement transmissibles, d’autres ont des problèmes d’addiction. S’ils me décrivent des situations à risque, je leur prescris un bilan sanguin pour le VIH, éventuellement je les accompagne. » Matthieu anime des ateliers d’information sur le sida car tous ne sont pas au fait des modes de transmission et des moyens de se protéger. Leur état psychologique est aussi pris en compte.

JWallon JMelin« Ces gamins ont été un peu broyés par ce qu’ils ont vécu, soupire Jean Wallon. Ils viennent souvent de milieux défavorisés. Les familles aisées se débarrassent autrement des enfants qui les gênent, ils les envoient au loin, à l’étranger. Ceux que nous recevons cumulent les difficultés, une misère sociale noire, des brimades pendant leur parcours scolaire, des échecs à répétition, de la dépression. Nous avons déploré trois tentatives de suicide l’an dernier. » Deux psychologues bénévoles tiennent des consultations au centre. 

Un bilan et un suivi psy font partie du contrat, et les jeunes apprécient de pouvoir s’épancher.Le soir venu, ils se retrouvent dans leur appartement. La cohabitation n’est pas toujours aisée, mais elle fait partie du processus de socialisation et d’apprentissage de l’autonomie. « Avant de les mettre dehors, leurs parents ne leur ont pas appris à faire des lessives et à préparer des repas », glisse Jean. Harmony Wille, assistante sociale employée à plein temps, visite les appartements au moins deux fois par semaine et leur apprend les bases : gérer un budget, entretenir les lieux.

Maëlle le reconnaît, elle a dû faire des efforts de discipline : « Je ne me sers plus dans le frigo sans demander, je ne pique plus les vêtements des autres, et je mens beaucoup moins. Le Refuge m’a aidée à grandir. » Les jeunes retrouvent dans le groupe et grâce à l’attention constante des bénévoles une sécurité affective perdue. « Entre nous, on peut parler tranquillement, on n’a pas à se justifier, confie Youssef. Ici, c’est un peu ma famille. »

Loic JMelinLoïc, animateur culturel en service civique, y fait figure de grand frère. À 22 ans, il a visiblement su nouer avec les jeunes du Refuge une relation d’amitié et de confiance. C’est lui qui les guide aujourd’hui dans leurs travaux artistiques autour du thème de la résilience, en vue d’une prochaine exposition organisée par la Ville de Dunkerque. Des études en arts appliqués lui ont donné le bagage nécessaire pour entraîner les jeunes vers de nouveaux horizons culturels : théâtre, sorties photo mais aussi bowling, jardinage, jeux de société… « Les musées et le théâtre leur font peur, mais une fois qu’ils y sont allés, ils en redemandent, s’amuse-t-il. J’essaye d’éveiller leur curiosité. » Maëlle est toute prête à retourner écouter La Grande Sophie, dont elle a adoré le spectacle.Les six mois au Refuge passent vite. Les jeunes sont aussi là pour construire leur avenir. Harmony les aide dans leurs démarches, en lien avec la mission locale. Trouver une formation rémunérée ou un premier emploi, reprendre des études, obtenir une place en foyer de jeunes travailleurs, faire valoir ses droits aux aides sociales, toutes les solutions sont envisagées. Ludovic veut travailler auprès de personnes handicapées, 

Youssef dans la mode, Moussa se voit bien plombier, Maëlle est tentée par un CAP cuisine… Le Refuge les aide à donner une forme à leurs rêves.

mneltchaninoff@cfdt.fr

©Photos : Joseph Melin

 

     

 

Le Refuge, mode d’emploi

Créé en 2003, Le Refuge est implanté dans les principales grandes villes et compte une antenne à La Réunion et en Guyane. Reconnue d’utilité publique, l’association accompagne environ 800 jeunes chaque année et en héberge 220. « Notre financement est assuré à 80 % par des dons de particuliers, explique Jean Wallon, délégué régional des Hauts-de-France. Les 20 % restants viennent d’aides diverses – de la région, de la municipalité, du conseil départemental. Nous tentons de diversifier les sources de financement et de trouver des solutions originales, le don par SMS, par exemple, qui permet à des jeunes qui ont de faibles revenus de se montrer solidaires et de verser ne serait-ce qu’un euro ou deux. » L’association fonctionne en grande partie grâce aux bénévoles, qui s’investissent à la fois dans l’accompagnement des jeunes mais aussi dans la gestion de l’association et la recherche de fonds.