Le premier jour du reste de leur vie

Publié le 17/06/2015 (mis à jour le 22/12/2016)

Parce qu’ils étaient menacés de mort ou persécutés, ils ont quitté leur pays dans la précipitation. Leur arrivée en France a marqué le début d’une nouvelle vie, faite d’incertitudes mais aussi d’espoir. Reportage au Centre d’accueil de demandeurs d’asile de Lourdes.

Cada Lourdes Famille DRigondeaud cfdtWEB« Il faut être fou pour avoir quitté ce qu’on avait. Mais quand votre fils est en danger de mort, croyez-moi, vous prenez femme et enfant et vous partez sans vous retourner. » Raouf et Basma sont algériens (photo ci-contre). Ils avaient une bonne situation professionnelle, une maison et un deuxième enfant à naître. Aujourd’hui, ils sont sous protection subsidiaire – un statut provisoire d’un an pour les personnes dont la situation ne répond pas exactement à la définition de réfugié* mais qui courent une menace grave dans leur pays. Ils partagent avec une autre famille un trois-pièces attribué par France Terre d’asile. L’association gère directement près de 5 000 places d’hébergement dans 38 centres d’accueil de demandeurs d’asile (Cada) répartis sur dix régions. Elle assure parallèlement la prise en charge sociale globale des demandeurs d’asile (accompagnement juridique, accès aux soins, scolarisation des enfants et formation des adultes…). « Une bouffée d’oxygène, explique Clément, intervenant social au Cada de Lourdes, mais qui n’enlève jamais complètement cette angoisse de l’attente. »

Depuis la réforme du droit d’asile, en 2015, le délai moyen d’instruction des dossiers a été officiellement ramené à neuf mois, contre quinze auparavant. Mais, dans la pratique, ce délai peut se révéler beaucoup plus long. « L’angoisse est inhérente à la demande d’asile, et le fait qu’ils ne puissent pas travailler pendant le temps de la procédure rend les choses encore plus compliquées », poursuit Clément.

Faire fructifier l’attente

Pour faire fructifier l’attente, des cours de français obligatoires et des ateliers thématiques sont organisés chaque semaine. « Certains sont incontournables, comme la laïcité ou les principes républicains, car ils permettent de mettre à plat un certain nombre de règles communes. D’autres sont plus légers. » Les résidents y trouvent des informations pratiques, comme le tri des déchets, mais découvrent aussi des enjeux sociétaux plus importants, à l’image du voile ou de l’interdiction des prières de rue…

      Cada Lourdes Ibrahim DRigondeaud cfdtWEB      
       « La plupart des gens sont bienveillants. Mais dans le regard de certains, on sent cette peur qu’on va leur faire du mal ou voler la France. J’aimerais pouvoir leur expliquer que je ne cherche qu’un refuge, et que j’aurais préféré ne pas avoir à venir le chercher hors de chez moi », explique Ibrahim, 21 ans.      

Conscients que le moindre débordement pourrait remettre en cause l’équilibre fragile d’une société partagée sur l’accueil des réfugiés, beaucoup d’entre eux ont choisi de consacrer du temps à la vie associative ou de proposer leurs services en tant que bénévoles. Une manière, selon eux, de contribuer au changement de regard que porte parfois sur eux la population locale. Si le Cada de Lourdes n’a encore jamais été pris pour cible, la diffusion sur les réseaux sociaux début novembre par le Front national des adresses de personnes hébergeant des migrants a alourdi le climat. « La plupart des gens sont bienveillants. Mais dans le regard de certains, on sent cette peur qu’on va leur faire du mal ou voler la France. J’aimerais pouvoir leur expliquer que je ne cherche qu’un refuge, et que j’aurais préféré ne pas avoir à venir le chercher hors de chez moi », explique Ibrahim, 21 ans. Après six mois sur les routes migratoires, ce jeune Ivoirien a passé quelques semaines anxiogènes à Paris, sur les trottoirs du campement de Stalingrad. « Je n’étais pas tranquille. Je pensais toujours qu’on finirait par me retrouver. Alors j’ai préféré partir en province. » Aujourd’hui, la famille qui l’a renié refuse toujours tout contact, à l’exception d’une tante. « Je l’ai appelé pour lui dire que j’étais arrivé en vie, et que j’avais obtenu le statut de réfugié, mais je ne sais pas si mes parents sont au courant. » Dans quelques jours, Ibrahim regagnera la capitale pour entamer une formation d’agent de sécurité et pouvoir travailler, comme son statut de réfugié l’y autorise. Une satisfaction pour Sara Poimbœuf, la directrice du Cada. « Nous voyons arriver dans nos structures des personnes qui fuient la guerre, qui ont été persécutées, et dont certaines souffrent de véritables traumatismes. Nous les suivons juridiquement, mais il y a toujours une part d’humain. Alors quand on les voit se reconstruire ainsi, cela nous rappelle pourquoi nous avons choisi cette voie. »

« Pour la première fois depuis notre arrivée en France, quelqu’un nous adressait un sourire. »

Mais parfois, la réalité est plus dure. Lilit, 20 ans vient de se voir refuser le statut de réfugiée. « J’ai dû quitter l’Arménie du jour au lendemain à la mort de mon père. Quelques jours avant de se faire assassiner, il avait pu organiser le départ de notre famille par bus. Mais notre destination, ce sont les passeurs qui l’ont choisie pour nous. » Pendant trois mois, sa mère âgée et elle ont connu la violence des foyers d’urgence, avant de se voir proposer une place au Cada. Elle se souvient alors de ce jour de mars 2016.

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      Lilit, 20 ans vient de se voir refuser le statut de réfugiée.      

« Pour la première fois depuis notre arrivée en France, quelqu’un nous adressait un sourire. Vous n’imaginez pas comme cela peut faire du bien. » Ce sourire, Lilit tente aujourd’hui de le garder coûte que coûte pour sa mère. Mais chaque jour qui passe la rapproche de son audience auprès de la Cour nationale du droit d’asile (cour d’appel pour les demandeurs d’asile déboutés). Si le refus persiste, elle recevra un arrêté de reconduite à la frontière et n’aura qu’un mois pour quitter le territoire. « Pour aller où ? Je ne peux pas retourner en Arménie, où l’on nous pourchassera à nouveau. Demander l’asile dans un autre pays est impossible, soupire-t-elle. Il faudra bien trouver quelque chose. Je suis responsable de ma mère, maintenant. » En 2015, seules 21% des 80 075 demandes d’asile ont été acceptées en France. C’est deux fois moins que la moyenne européenne. 

* Le terme de réfugié, au sens de la Convention de Genève de 1951, s’applique à toute personne craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un groupe social (syndicalistes, homosexuels…) ou de ses opinions politiques.

aballe@cfdt.fr

© Reportage Photos : Damien Rigondeaud Ledams

     

Duos de demain

Duosde demainDepuis avril, Clément et Myriam sont engagés dans l’opération « Duos de demain ». Un parrainage citoyen lancé par France Terre d’asile, en partenariat avec la CFDT, qui met en relation des bénévoles et des personnes réfugiées pour faciliter leur insertion en France. « Nous voulions prendre notre part dans l’accueil, ne pas rester sans rien faire, explique Clément. Les médias et les politiques renvoient toujours à cette question : doit-on ou non accueillir des réfugiés ? Pour nous la seule question qui vaille, c’est la manière dont on les accueille : avec dignité ou avec indifférence ? Fermer les yeux ne les fera par partir. » Avec Saifullah, jeune Afghan de 26 ans, ils ont d’abord partagé des repas, une fois par semaine, puis des sorties culturelles. Et, récemment, une virée familiale en province. « C’était la première fois qu’il revoyait la mer depuis son arrivée, périlleuse, sur les côtes italiennes. Son histoire est une leçon de vie et de dignité qui nous amène à relativiser les petits problèmes du quotidien ; il y a encore quelques mois, ceux-ci nous auraient paru insurmontables. »

Informations et contacts : parrainage@france-terre-asile.org