État d’urgence : les agents de la sécurité du privé sous pression

Publié le 22/12/2015

Depuis les attentats de novembre, ils n’ont jamais été autant sollicités. Pourtant, les agents de la sécurité du privé, censés assurer la protection des usagers
et consommateurs, exercent une profession en manque de moyens et
de reconnaissance.

Ce soir du vendredi 13 novembre, Cédric* est de match au Stade de France. Habitué à couvrir la sécurité des stades franciliens, il relâche un peu la pression depuis que le coup d’envoi a été donné. Mais cela ne va pas durer. «Dès la seconde explosion, on a su qu’il allait falloir trouver le moyen de canaliser 80000personnes.» Certains agents, conscients du danger qui règne à l’extérieur et de celui qu’ils viennent d’empêcher, sont pris de tremblements incontrôlables. «Mais les effectifs sont limités. Il faut rester à son poste. Rassurer, expliquer puis diriger le public vers les sorties sécurisées.» Les spectateurs finiront par quitter les lieux quelques heures plus tard, dans un calme relevant presque du miracle. Mais, «ce soir-là, pour la première fois, confie Cédric, je me suis senti aussi vulnérable et désarmé que ceux que je devais protéger. On a beau avoir la formation et le sang-froid, on n’apprend pas à faire face à ce genre d’événements».

Après les attaques contre Charlie Hebdo, les entreprises de sécurité privée avaient déjà connu un pic d’activité. Mais après les attentats de novembre, qui ont fait 130 morts et 352 blessés, les agents sont constamment sur la brèche. Heures supplémentaires, annulations de dernière minute, les jours qui ont suivi l’instauration de l’état d’urgence ont accentué la flexibilité qui caractérisait déjà la profession. «On reste une variable d’ajustement, une charge supplémentaire dont le client aimerait bien se passer, résume Fred, agent depuis vingt ans dans la région de Toulouse. Aujourd’hui, les clients veulent des agents 24heures sur 24. Mais la majorité du temps, on est là pour les besoins de l’assurance, ce qui, reconnaissons-le, ne pousse pas vraiment à la considération.» Une situation qui ne favorise pas l’attrait pour la profession. Dans la branche, le turnover frôle les 100 % (95 200 embauches contre 93 600 sorties en 2014), et le premier niveau de salaire est inférieur au Smic depuis 2011. La fidélité de Fred au métier est d’autant plus remarquable. «C’est une passion. Mais pour avoir un salaire correct, je multiplie les contrats afin d’atteindre les 200heures par mois, comme presque l’ensemble de mes collègues.» Les agents travaillent généralement sur des plages de douze à quinze heures. Et pour rester dans les clous de la durée maximale légale du travail (48 heures hebdomadaires), les employeurs établissent les plannings sur trois à quatre jours. «Ce qui laisse le reste de la semaine pour un deuxième emploi», déplore Steve Bringart, secrétaire du syndicat CFDT-SFPS (Syndicat francilien de la prévention et de la sécurité). Depuis les attentats de janvier, les employeurs ont poussé dans le sens d’un assouplissement du code du travail. «Le manque d’effectifs dans la période est un constat partagé. Cependant, plutôt que de faire des choix stratégiques qui permettraient d’anticiper les besoins de recrutements et de tirer toute une profession vers le haut, on préfère tirer sur la corde déjà bien tendue de la flexibilité.»

Une qualification au rabais

En France, tous les agents en poste doivent être titulaires d’une carte professionnelle – qui nécessite au préalable l’« attestation de bonne moralité » délivrée par les pouvoirs publics – et avoir effectué 140 heures de formation. Des processus relativement longs (de trois à six mois) mais pas toujours suffisants, estime Charbel Addad, formateur dans les métiers de la sécurité : «La carte professionnelle ne fait pas de vous un agent opérationnel immédiatement. Dans la sécurité, on apprend beaucoup sur le tas avec notre sang-froid, notre cerveau pour réfléchir, nos bras et nos jambes pour nous défendre.» Face aux risques et à l’absence de moyens de défense, beaucoup de jeunes s’interrogent. «Nous avons dû mettre en place des groupes au sein des formations, pour permettre à chacun d’extérioriser ses craintes devant l’imprévu», poursuit Charbel Addad. Un sentiment partagé par la branche prévention et sécurité de la CFDT-Services, selon qui «le métier a certes été professionnalisé en 2008 [date de création de la carte professionnelle] mais sans la reconnaissance nécessaire des agents qui aurait dû aller avec». Il y a quelques mois encore, le gouvernement souhaitait affecter des agents de sécurité à la « levée de doute » des bagages abandonnés, afin de ne pas mobiliser inutilement des agents de déminage… «Sans agents formés et entraînés, la sécurité privée ne peut apporter les services qu’on attend d’elle. Tant que la formation sera considérée par les entreprises du secteur comme un coût et non comme une obligation de professionnalisation, on ne pourra pas correctement assurer la sécurité des biens et des personnes», résume Omar Kerriou, de la CFDT-Services. Et le certificat de qualification professionnelle (CQP) « low cost » spécialement créé en vue de l’Euro de football 2016 n’est pas de nature à laisser espérer une amélioration dans ce domaine. «Le CQP a été pondu dans la précipitation afin de permettre de contourner les dispositions réglementaires relatives préalables à l’exercice d’une activité de sécurité. Cette qualification au rabais permet juste de réduire le coût d’organisation des manifestations culturelles et sportives. Mais elle ne permettra pas d’assurer la sécurité attendue», écrit la branche dans un courrier adressé à la fin novembre au ministre de l’Intérieur.

Mélange des genres

Sur le terrain, en revanche, le civisme des citoyens est salué par les agents. Ces derniers trouvent infine dans la coopération du public la reconnaissance qui leur manque avec leur hiérarchie. «Les gens sont plus compréhensifs, ouvrent volontiers leur sac», confient-ils unanimement. Mais avec l’état d’urgence, les missions se multiplient. «Les agents se voient demander de plus en plus de choses, comme les palpations. Depuis les attentats du 11septembre 2001, ils se substituent régulièrement aux représentants de l’ordre public. Par peur de perdre leur job ou d’être mutés loin de chez eux en représailles, nombre d’entre eux acceptent des ordres dépassant leurs compétences professionnelles», déplore Steve Bringart. Car, à l’inverse de la sécurité publique, les agents du privé sont aux yeux de la législation des citoyens lambda. «On peut demander à quelqu’un d’ouvrir son sac mais on ne peut pas l’y obliger. On peut arrêter un voleur qui s’enfuit d’un magasin ou se défendre en cas d’attaque, mais une plainte pour agression, même justifiée, peut nous faire perdre notre carte professionnelle», explique Midou*, dans le métier depuis 2010 et qui aimerait bien un minimum de protection pour les agents de sécurité.

Après les attentats de janvier, les services de l’État s’étaient engagés à réécrire, en concertation avec les partenaires sociaux, la loi de 1983 relative à la sécurité des consommateurs afin de préciser la place de la sécurité privée dans la sécurité intérieure. Une intention qui, pour l’instant, n’a pas été suivie d’effets. Or la situation presse !  

* Les prénoms ont été modifiés.

aballe@cfdt.fr

photo © Réa