Déontologie des journalistes : vers une instance de régulation ?

Publié le 17/06/2019

Entre la liberté d’informer et les dérives liées à l’immédiateté de l’information favorisée par l’influence des réseaux sociaux, les journalistes s’interrogent sur la nécessité d’une instance de régulation de la profession. La CFDT-Journalistes y est favorable.

Pour un journaliste consciencieux, la tâche est multiforme et quotidienne : « Jusqu’où aller quand on corrige une citation ? Remplacer “on” par “nous”, est-ce respecter celui qui parle ? Il existe aussi une tendance qui consiste à conserver la syntaxe quand une personne modeste s’exprime, et à corriger pour d’autres censés savoir bien parler, relève Élise Descamps, coordonnatrice du pôle pigistes de la CFDT-Journalistes. On réfléchit peu à ces questions ; je suis sortie de formation en 2004 sans avoir vraiment entendu parler de déontologie. »

La question du traitement de l’information est pourtant cruciale à l’heure où la défiance envers la presse s’est généralisée. Selon le 32e baromètre de la confiance des Français dans les médias, publié par le journal La Croix le 24 janvier, pour plus d’un citoyen interrogé sur deux, d’une façon générale, « les choses ne se sont pas passées comme le racontent les médias ».

Une réflexion de longue date

Consciente de la nécessité de regagner la confiance des citoyens et d’améliorer collectivement la qualité de l’information, la profession réfléchit depuis de nombreuses années à des règles collectives de bonnes pratiques. En 1989, la découverte d’un charnier à Timisoara, en Roumanie, fait la une de la presse, avant un rétropédalage généralisé. Il s’agissait en fait du « cimetière des indigents » de la ville. Le baromètre de La Croix analyse une première cassure de confiance entre les médias et le public entre 1988 et 1990.

« La déontologie est devenue un sujet de réflexion après cette affaire », note Jacqueline Papet, ancienne journaliste à RFI. Dès 1993, la CFDT-Journalistes pose la question dans son journal : « Pouvons-nous échapper à une instance de régulation de la profession qui, s’appuyant sur des règles déontologiques admises de tous, puisse statuer sur les cas de dérives les plus flagrantes ? » Sujet difficile : de nombreux journalistes redoutent tout ce qui pourrait s’apparenter à une démarche « liberticide ».

La CFDT-Journalistes s’associe alors à des instances comme les Entretiens de l’information, dont la mission est d’examiner le traitement médiatique de l’actualité, ou les Assises internationales du journalisme, qui entendent trouver les moyens de promouvoir une information de qualité. En 2012, la CFDT-Journalistes cofonde l’Observatoire de la déontologie de l’information (ODI) et plaide pour une instance de régulation – comme il en existe en Suède, au Québec, en Allemagne… –, indépendante du pouvoir, qui agirait « dans l’intérêt général : celui du public à être bien informé, celui des médias à regagner la confiance du public, celui de tous les citoyens de notre démocratie à disposer d’une presse d’information fiable et respectée ».

À l’heure des réseaux sociaux

Plus récemment, Emmanuel Hoog (ancien PDG de l’Agence France Presse) a préconisé à son tour, dans un rapport remis fin mars 2019 au ministre de la Culture Franck Riester, la création d’une « instance d’autorégulation et de médiation » regroupant journalistes, éditeurs de presse et associations représentant le public. Compétente sur tout média diffusant des programmes d’information, elle serait saisie gratuitement par le public afin de se prononcer sur la déontologie des informations (exactitude, respect des personnes, pressions financières ou autres sur les journalistes ou les médias, etc.), sans commenter ou remettre en question les lignes éditoriales.

Pour la CFDT-Journalistes, un lieu de régulation s’avère d’autant plus nécessaire que l’époque est bouleversée par l’immédiateté de l’information. « Ce qui a changé dans le traitement de l’information, c’est l’arrivée des réseaux sociaux, dont la presse ne peut faire abstraction, et des chaînes d’info en continu qui passent des heures sur le même sujet », note Patrick Eveno, universitaire et président de l’ODI. Face « au risque actuel de perte de repères chez les professionnels », Bernard Maillard, engagé à l’ODI et éditorialiste en presse régionale, voit en « la qualité du travail des journalistes belges, qui disposent d’un conseil de presse » un gage d’espoir.

« La déontologie est un souci constant chez la plupart des confrères, je regrette qu’ils se préoccupent davantage de l’indépendance à l’égard des pouvoirs politiques que des pouvoirs économiques », ajoute Francis Brochet, en poste à Paris pour la presse régionale.

* Ex-secrétaire général de l’Observatoire de la déontologie de l’information www.odi.media.

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©Photo Franck Lodi/Sipa

   

 

 

 

Déontologie et médias

La loi Bloche oblige les éditeurs de presse à se doter d’une charte de déontologie. Celle de Munich, signée en 1971 par des syndicats européens, dont la CFDT-Journalistes, balise droits et devoirs du journaliste. Des textes « peu mis en avant dans les rédactions, déplore Patrick Eveno. La réflexion est individuelle, il manque le collectif : pourquoi ne pas consacrer des comités de rédaction à la déontologie ? ». À La Voix du Nord, « tous les deux mois, au conseil de rédaction, on remonte ce qui semble douteux, comme des unes trop racoleuses », indique Christian Vincent, délégué syndical. Il plaide pour l’intégration des chartes au contrat de travail. Déontologie aussi à la Commission de la carte de presse, « attentive à distinguer les journalistes des communicants », assure Hakima Bounemoura, élue CFDT.