Culture numérique et secousse sismique

Publié le 17/03/2016

Diffusion, édition, création : la culture et l’art ne sont pas épargnés par les changements qu’induisent une société et une économie du numérique. Il faut s’adapter, parfois pour le pire mais aussi pour le meilleur.

« Le numérique impacte très fortement les champs de notre fédération », assène Ivan Béraud, secrétaire général de la Fédération communication, conseil, culture (F3C) de la CFDT, et fin observateur des évolutions du secteur. « Cette révolution a déjà fait disparaître près de 5 000 emplois dans l’édition phonographique en France face au recul de la consommation du CD. Dans la vidéo, avec la VàD [vidéo à la demande] qui remplace peu à peu les DVD, on constate le même phénomène. Les cinémas, eux, peuvent aujourd’hui quasiment fonctionner sans projectionniste. Quant aux laboratoires de développement de films argentiques, ils ont sérieusement dégraissé », confirme René Fontanarava, secrétaire national de la F3C.

À l’inverse, les plateformes de streaming et de VàD génèrent des emplois mais également de nouvelles formes et conditions de travail, que la F3C commence à appréhender afin d’organiser syndicalement le secteur. « Toute évolution technologique, et celle-ci est majeure, s’accompagne d’évolutions des acteurs : certains s’affaiblissent, d’autres émergent », constate Ivan Béraud. C’est le cas dans le monde du livre, dont la diffusion est bouleversée de manière spectaculaire. « Amazon est à la fois le pire ennemi des libraires et le meilleur vendeur de livres », note l’économiste de la culture et des médias Françoise Benhamou. A contrario, l’édition se porte plutôt bien et le livre numérique favorise l’éclosion de maisons d’édition indépendantes. À l’instar des Éditions Au-delà du raisonnable, dont l’une des fondatrices, Véronique ­Ducros, confirme : «Le passage d’un livre papier en numérique coûte entre 100 et 150 euros. Pourquoi se priver ? »

« Le numérique est un formidable porte-voix pour la diffusion de la culture, y compris les cultures minoritaires », remarque Ivan Béraud. De même, la gratuité des sites des musées et des grandes expositions ne cannibalise pas leur fréquentation qui est payante. Le succès grandissant de ces événements culturels prouve bien le contraire. « Dans la musique, on a changé de modèle économique, les ventes de CD ont été divisées par cinq, mais aujourd’hui, ce sont les concerts qui rapportent et font vivre les artistes », souligne le syndicaliste.

« La création artistique est, elle aussi, touchée par le numérique, affirme Anne-Claire Rocton, inspectrice des musiques actuelles au service du ministère de la Culture et de la Communication. Dans l’histoire, à chaque instrument nouveau, on a changé de musique, de rythmes. Le numérique démultiplie la force des outils et des supports. » La Gaîté Lyrique à Paris, à la fois salle de spectacle et de rencontres autour des créations numériques, offre une certaine idée de ce qui peut émaner de la rencontre entre les formes d’art classique et les nouvelles technologies.

Le piratage n'est pas un épiphénomène

« À terme, cette technologie créera plus d’emplois qu’elle n’en détruit, estime René Fontanarava. Le monde du spectacle l’intègre de plus en plus, dans les images de synthèse, dans les salles de cinéma qui projettent en haute définition, etc. On retransmet aujourd’hui des opéras new-yorkais dans des salles parisiennes avec des conditions d’émission et de diffusion d’une qualité exceptionnelle. »

Le haut degré de technicité qu’impose la technologie numérique ne met pas les œuvres à l’abri du piratage. « Ce n’est pas un épiphénomène, observe René Fontanarava. Il provoque d’importantes baisses de revenus dans certains secteurs. » La loi Hadopi s’est renforcée dernièrement mais pour autant les droits d’auteur ne sont pas bien protégés. La loi liberté de création, architecture et patrimoine est en débat à l’Assemblée nationale mais il est trop tôt pour savoir si elle mettra en œuvre une véritable protection des œuvres ou pas.

dblain@cfdt.fr