Alcoolisme au travail : une prévention trop timide

Publié le 01/02/2016

Entre déni, résistance et manque de formation, les chefs d’entreprise comme les salariés sont démunis face à l’alcoolisme. Syndicalement, il y a beaucoup à construire.

« Il faut malheureusement souvent attendre le drame, l’accident ou la grosse frayeur d’avoir évité la catastrophe de justesse pour agir et en finir avec la politique de l’autruche. C’est cela qui créé le déclic », reconnaît Me Philippe Arbouch, avocat et auteur de l’ouvrage Les Tabous dans l’entreprise – Prévenir et gérer ces risques dont on ne parle jamais (Eyrolles). Pourtant, les conséquences de la consommation excessive d’alcool et d’autres produits sont loin d’être anodines : de 20 à 30% des 650 000 accidents du travail recensés chaque année en France seraient le fait de collaborateurs sous l’emprise d’une substance psychoactive (alcool, drogues illicites ou médicaments psychotropes). L’alcool étant le principal responsable. Quant aux coûts pour l’entreprise (liés à l’absentéisme, aux arrêts maladie, aux freins à la productivité, etc.), ils s’élèveraient à 1,5 % de la masse salariale. Sans oublier, bien entendu, les dommages évidents sur la santé des salariés eux-mêmes.

     


La responsabilité de l’entourage

Du fait de son pouvoir de direction, l’employeur a une responsabilité très large dans le cadre des relations de travail ainsi qu’en matière de santé et de sécurité de ses salariés. En cas de manquement à ses obligations ou en cas d’accident du travail, par exemple, il peut être poursuivi pour faute inexcusable. Sa responsabilité pénale peut également être engagée pour non-assistance à personne en danger (s’il laisse un salarié en état d’ébriété repartir seul chez lui au volant de sa voiture, et que celui-ci commet un accident) ou mise en danger d’autrui. L’employeur est par ailleurs responsable des dommages que ses salariés peuvent causer à des tiers. La jurisprudence a aussi démontré que les collègues avaient aussi une responsabilité et devaient agir face à un collègue en état d’ébriété. Un secrétaire de comité d’entreprise a ainsi été condamné par le tribunal correctionnel de Nevers, en octobre 2012. À l’issue d’un repas de fin d’année arrosé qu’il avait coorganisé, un participant, salarié de l’entreprise, avait provoqué un accident mortel.

     
             

Alors pourquoi cette prise en charge si timide et pourquoi tant de difficultés à mettre en place des outils de prévention ? En dehors de quelques grands groupes qui en ont les moyens ou qui relèvent de secteurs particulièrement exposés à des contraintes de sécurité (EDF, Veolia, Vinci Construction, ministère de la Défense, etc.), rares sont les entreprises ou les administrations à avoir pris le problème en main. Il y a le déni de beaucoup d’employeurs, la question du tabou mais aussi et surtout l’impression, partagée par tous, d’être démunis devant la complexité du sujet, qu’il s’agisse des DRH, des militants membres des CHSCT ou des médecins du travail, dont le cursus de formation initiale ne prévoit pas de module spécifique suffisamment solide. « Chacun doit se débrouiller avec les moyens du bord », reconnaît Me Arbouch. En dehors d’actions de sensibilisation des salariés pour les informer des dispositions légales et du règlement intérieur, ou faire connaître les risques liés aux consommations de substances psychoactives, les programmes de formation des managers restent encore trop rares.

Or la complexité de la prise en charge des addictions en entreprise nécessite une démarche construite. Et c’est sans doute pourquoi elle est si lente à se mettre en place : elle suppose l’implication de tous les acteurs. « Il faut une conjonction des astres », selon les termes de l’avocat, « un engagement réel et commun des quatre piliers de l’entreprise : direction générale, encadrement, représentants du personnel au CHSCT et, enfin, services de santé au travail ». L’exemplarité de la hiérarchie tout comme la cohérence de l’ensemble des dispositions en matière de prévention sont également requises. « Si, pour les salariés du siège, on décide de limiter l’alcool lors des pots, il ne faut pas que l’on ait, sur le terrain, des réceptions somptuaires organisées pour les élus ou des clients », souligne Bertrand Fauquenot, intervenant en prévention des risques professionnels et chargé de formation à l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie. 

Prévenir, ce n'est pas interdire

On voit bien que le seul rappel de la loi est insuffisant. Pour mémoire, le code du travail interdit la consommation d’alcool au sein de l’entreprise, à l’exception du vin, de la bière, du cidre et du poiré (art. R. 4228-20)… mais chacun pourra témoigner d’avoir participé à des pots d’entreprise où circulent d’autres types d’alcools… De la même manière, « décréter le “zéro alcool” lors des pots au bureau, inscrit noir sur blanc dans le règlement intérieur, ne fait pas une politique de prévention, rappelle Bertrand Fauquenot. On risque de voir se développer les consommations clandestines. Ou une consommation d’autres substances ».

Pour beaucoup de spécialistes en addictologie, prévenir, ce n’est en effet pas interdire. « Prévenir, c’est comprendre », explique Gladys Lutz, présidente de l’association Additra , qui plaide en faveur d’un changement dans la prévention des usages de l’alcool et des substances psychoactives. En privilégiant non pas les approches « individualisantes » (supposant que les consommations relèvent de la vulnérabilité des salariés) mais en regardant davantage les liens et les interactions entre les usages et le travail. « Plutôt que de se focaliser uniquement sur des interdits ou du dépistage, prenons le temps de comprendre ce qui, dans les consommations, relève des effets recherchés pour travailler, voire pour se remettre des effets du travail », revendique-t-elle. Il faut donc pour cela « ouvrir le dialogue, interroger les salariés sur leur travail et les organisations de travail ». Un véritable chantier, qui rejoint d’ailleurs l’approche défendue par la CFDT concernant la qualité de vie au travail.

À la CFDT, justement, la prise de conscience qu’on ne peut pas ignorer plus longtemps le sujet commence à émerger. Tout comme les initiatives. En Champagne-Ardenne, par exemple, c’est à la demande de militants de terrain qu’une formation, « La prise en compte des addictions », a été inscrite au programme des membres du CHSCT. Les responsables régionaux ne pensaient pas que le sujet allait mobiliser mais, dès la première session, « on a dû refuser du monde », souligne Sonia Peter, secrétaire régionale, qui a elle-même suivi ce cursus de trois jours. Deux autres sessions ont été programmées en 2016. L’Union régionale interprofessionnelle d’Aquitaine a, quant à elle, choisi de travailler en partenariat avec l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie, et la F3C (Fédération CFDT communication, conseil, culture) est à l’initiative de journées de sensibilisation et a réalisé des documents pour les militants. Un mouvement est lancé. 

epirat@cfdt.fr