[Interview] “Sur la question migratoire, l’Europe est tétanisée”

Publié le 20/06/2018

Frédéric Sève, secrétaire national de la CFDT, réagit à l'incapacité de l'Europe à formuler une politique d'accueil des réfugiés autrement qu’en termes de frontières totalement ouvertes ou totalement fermées avec, comme conséquences, des drames humains et une montée préoccupantes de populismes.

 

De quoi l’affaire de l’Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée empêché d’accoster en Italie, est-elle le révélateur ?

Elle est le révélateur de l’incapacité à énoncer une politique migratoire cohérente et en prise avec le réel. Cette incapacité ouvre un boulevard aux populistes. Si l’Europe avait une politique migratoire commune et pas des politiques nationales non coopératives, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Si nous n’avions pas cette politique tétanisée vis-à-vis de l’immigration, la menace des extrêmes ne serait pas aussi vive. Mais nous sommes incapables de formuler une politique autrement qu’en termes de frontières totalement ouvertes ou totalement fermées. Cette dualité, qui nie l’idée même de politique migratoire, est mortifère. C’est ça que révèle cette terrible affaire.

Comment peut-on sortir de cette incapacité ?

Quels discours entend-on en France ? Que les gens persécutés ont le droit de venir en France grâce au droit d’asile mais pas les autres. Mais c’est totalement faux ! Il existe des droits qui doivent être respectés. Un droit au regroupement familial, un droit à faire des études… Il y a même un peu de droit à travailler. On nous tient un discours politique qui n’est même pas conforme au droit. Résultat, c’est la porte ouverte à tous les fantasmes. Notre position ne devrait être dictée que par la réponse à une seule question : sur quels droits fonde-t-on les flux migratoires que nous pouvons accepter ?

Il y a un besoin de clarification ?

Plus que d’une clarification. En France, l’asile est basé sur du droit et ce n’est pas le gouvernement qui choisit, c’est l’Ofpra (l’office français de protection des réfugiés et des apatrides, ndlr), un organisme indépendant qui évalue la pertinence de la demande des réfugiés. Mais ce n’est pas le cas partout en Europe. Eh bien étendons ce qui se fait à l’Ofpra à toutes les migrations. Quels types de droit reconnait-on ? Il est légitime que quelqu’un qui vit en France fasse venir sa famille. Il est légitime qu’un étudiant puisse poursuivre ses études en France. Si l’arbitraire guide nos choix, rien ne justifie nos décisions, sauf la peur. Je crois que l’opinion publique attend ce discours rationnel sur le doit à migrer. Pour la CFDT, il y a une bonne façon de l’appréhender. Posons-nous la question des droits que nous-mêmes nous réclamons pour émigrer. Il y a des Français qui vivent à l’étranger. Ils sont plus de 2 millions. Nous trouvons normal d’envoyer nos enfants étudier à l’étranger. Eh bien il faut un droit symétrique pour accueillir des étudiants étrangers. Si nous étions persécutés, comment aimerions-nous être accueillis ? Eh bien faisons de même.

Avec l’Aquarius, ne pouvait-on pas envoyer un signe à l’opinion publique sur l’accueil des réfugiés en situation d’extrême urgence ?

Ce qui est terrible c’est de faire faire 1 200 km supplémentaires à 629 réfugiés qui ont traversé des épreuves incroyables avant d’être secourus par ce navire. C’est absurde. L’attitude du gouvernement français est à l’image des autres gouvernements : tout le monde est tétanisé, personne n’ose bouger. Si Pedro Sanchez n’avait pas fait de geste, nous aurions encore à l’heure actuelle un bateau rempli de réfugiés en pleine mer. Tout ça pourquoi ? Parce qu’on ne nous tient un discours que sur une régulation quantitative alors que nous avons besoin de sens et d’humanité. Nous accueillons 200 000 étrangers par an en France. Nous sommes loin d’être submergés.

Propos recueillis par dprimault@cfdt.fr