[Interview croisée] “Continuer à transmettre les valeurs de la République”

Publié le 26/10/2020

La communauté éducative est profondément traumatisée par l’assassinat du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty. Entretien avec Catherine Nave-Bekhti, secrétaire générale du Syndicat général de l’Éducation nationale (Sgen-CFDT), et Bruno Lamour, secrétaire général de la Fédération de la Formation et de l’Enseignement privés (FEP-CFDT).

À quelques jours de la reprise des cours, quel est l’état d’esprit des enseignants ?

C. N.-B. Pour le moment, les enseignants se posent beaucoup de questions tant sur leur protection que sur la manière dont va se dérouler la journée du 2 novembre – et au-delà d’ailleurs, car ce n’est pas en une journée que tout va se faire. Le temps de l’éducation est un temps long. Les enseignants vont avoir besoin de temps pour se retrouver, partager les émotions.

B.  L. J’ai tous les jours des messages de militants bouleversés. Il faut absolument que quelque chose se passe le 2 novembre dans les établissements, catholiques ou non. On ne peut pas entamer la seconde partie de trimestre sans cela.

Quel enseignement tirer de l’enquête en cours sur l’assassinat de Samuel Paty ?

C. N.-B. Les enseignants devront recevoir une information fiable sur le déroulé des faits, sur ce qui a été mis en place par l’Éducation nationale, par la sécurité intérieure, sur l’avancée de l’enquête, dans le respect du secret de l’instruction, bien sûr. Il faut s’interroger sur l’articulation entre les services de l’Éducation nationale et les différents niveaux de renseignement territorial et national. Y a-t-il eu un moment où l’analyse des informations a été défaillante ? Ce sont des questions que les enseignants se posent.

Le ministre de l’Éducation nationale a évoqué un « cadre clair » pour le 2 novembre, jour de la rentrée. Que vous a-t-il communiqué à ce sujet ?

C. N.-B. Le ministère nous propose une à deux heures de concertation entre enseignants le matin de la rentrée, un texte et une vidéo suivis d’une discussion en classe, puis un moment solennel. Or il faut que les enseignants puissent choisir leurs propres ressources selon l’âge des enfants, qu’ils puissent se les approprier pour être à l’aise en les présentant. Cela ne s’improvise pas en deux heures. Les élèves grandissent, ils sont en construction. Il faut être attentifs à des expressions de défiance vis-à-vis de la République inspirées de l’islamisme radical, qui existent mais qui ne sont pas majoritaires, bien au contraire, comme le montre une enquête du Centre national d’étude des systèmes scolaires de janvier 2020. Il faut aussi faire confiance aux enfants pour construire leur esprit critique.

B.  L. Le débat public s’oriente vers la recherche de coupables et les amalgames. Il faut l’éviter à tout prix. Dans le privé, nous sommes parfois soupçonnés de ne pas assurer la transmission des valeurs de la République comme dans le public, ce qui est évidemment faux. Nos programmes, dont l’éducation morale et civique fait partie, sont les mêmes. Nous allons d’ailleurs lancer une enquête sur le thème de la laïcité auprès de nos collègues.

C. N.-B. Ce qui ressort très fort en ce moment chez les enseignants, c’est une forme de combativité pour continuer à enseigner, à éduquer, à transmettre les valeurs de la République et à faire grandir les enfants, les émanciper, y compris par rapport à leur famille. À toutes les familles. Quand par exemple on parle en classe de l’égalité entre les femmes et les hommes et d’éducation à la sexualité, il y a parfois des réactions dures de parents d’élèves de tous horizons, pas uniquement des familles musulmanes.

Propos recueillis par mneltchaninoff@cfdt.fr