[Dossier] Réseau virtuel, militantisme réel

Publié le 17/07/2015

Facebook, Twitter, Youtube…  Dans cet espace sans frontières, des communautés d’idées naissent et meurent dans un mouvement perpétuel qui déroute les organisations traditionnelles. Le syndicalisme 2.0 reste encore à inventer.

Chacun cherche sa voix

Si chacun peut s’exprimer sur internet, tout le monde n’est pas entendu. Exister sur la Toile nécessite de tisser son réseau, créer des communautés d’intérêt virtuelles afin de partager, débattre et mobiliser.

WEB Sebastien ORTOLA REA#JesuisCharlie. En quelques heures, le slogan a donné naissance à la plus grande communauté virtuelle du monde. Créé par un graphiste parisien qui voulait partager son émotion, le logo s’est propagé sur les réseaux sociaux, comme un cri de ralliement, et a engendré les plus importantes manifestations en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un véritable cas d’école, que l’on n’a pas fini d’étudier sur les bancs des facultés de sociologie ou de sciences politiques. Pour autant, personne ne peut revendiquer être à l’origine de ce mouvement et bien malin celui qui voudrait lui donner une cohérence politique. Six mois plus tard, l’émotion s’est dissipée et cette communauté virtuelle a vécu. 

L'internaute militant sur tous les fronts

L’incroyable mouvement « Je suis Charlie » illustre l’une des caractéristiques d’internet et plus précisément des réseaux sociaux : la capacité de fédérer des individus autour d’un sujet qui les touche, pendant un jour, une semaine ou plusieurs années. Contrairement aux organisations traditionnelles, ces communautés d’intérêt n’ont pas de chef clairement identifié ni d’adhérents, ni la volonté de proposer un projet politique global. De tendance libertaire, l’internaute militant type parle en son nom et choisit très librement les causes pour lesquelles il souhaite se mobiliser. Le lundi, il signe une pétition sur le site www.change.org pour lutter contre le gaspillage alimentaire; le mardi, il appelle gratuitement son député afin de lui faire part de ses réticences quant au projet de loi sur le renseignement grâce à l’outil en ligne créé par l’association La Quadrature du Net (lire l’interview en bas de l’article); le mercredi, il participe à une manifestation avec d’autres militants de la cause animale rencontrés sur un forum. Bien entendu, il relaie tous les jours sur son compte Twitter les messages de ses différentes communautés, « like » sur Facebook la dernière vidéo virale de Greenpeace tout en rédigeant un coup de gueule sur son blog qui sera « retweeté » par d’autres.

WEB Pauline-Beugnies OutofFocus PicturetankAlors que les organisations traditionnelles s’inquiètent de voir leur nombre d’adhérents fondre, elles regardent avec un mélange d’envie et d’inquiétude ces communautés dynamiques, souvent lancées par un tout petit groupe de militants qui parviennent parfois à fédérer des milliers de personnes autour d’une idée ou d’une cause et remportent des victoires. Les chefs d’entreprise qui ont lancé le mouvement des Pigeons, en dehors de toute organisation patronale, ont ainsi fait reculer le gouvernement sur une question fiscale. L’élu municipal qui a lancé un mouvement sur internet contre le gaspillage alimentaire, sans l’appui de son parti, a fini par convaincre les députés de légiférer sur le sujet. Dans les pays non démocratiques, ce militantisme horizontal, baptisé 2.0 – en référence au web 2.0, interactif et social –, est souvent le seul possible, le seul qui permette de passer entre les mailles du filet de la censure et de la répression, le seul qui rassemble en dehors de toute structure forcément noyautée par le pouvoir. Les printemps arabes peuvent-ils se comprendre sans évoquer le rôle d’internet et des réseaux sociaux dans les mobilisations à Tunis ou sur la place Tahrir au Caire ? Moins sympathiques, les groupes les plus extrémistes prospèrent également dans cet espace de liberté.

Dans les pays démocratiques, la question se pose différemment. Les médias traditionnels comme les organisations structurées ont toujours un poids important. « Un mouvement né sur internet n’existe vraiment que lorsqu’il fait la une du 20-heures ou qu’il est repris par Le Monde », tranche Ivan Béraud, secrétaire général de la Fédération communication, conseil, culture (F3C-CFDT), passionné par les nouveaux enjeux liés au numérique. Cette règle, bien connue des militants chevronnés, explique la multiplication des opérations chocs sur le Net visant à se démarquer, à séduire le plus grand nombre et avoir ainsi une chance de se faire entendre.

Démocratie augmentée

« Internet a permis d’enrichir le débat démocratique en offrant à tout le monde la possibilité de s’exprimer et de mettre en avant des idées ou des thématiques qui n’étaient pas, ou peu, abordées au grand jour, explique le sociologue Dominique Cardon, auteur de La Démocratie Internet – Promesses et limites (Seuil). Pour autant, on ne peut pas parler de révolution ou de rupture. Un débat qui prend de l’ampleur sur la Toile a de fortes chances d’être repris, in fine, par les acteurs politiques traditionnels. Les deux univers sont étroitement liés et la démocratie représentative classique reste le modèle dominant. » Pour les organisations syndicales, cette nouvelle forme de militantisme soulève néanmoins quantité de questions. Entre le respect de la démocratie interne inhérente à toute organisation structurée, qui demande du temps et de la discipline, et l’envie de participer à ce militantisme web qui peut être si vivant, créatif et mobilisateur, le chemin est étroit. Le syndicalisme commence à peine à le défricher. 

jcitron@cfdt.fr

©Photo Olivier Culmann-Tendance Floue / Sébastien ORTOLA-REA / Pauline Beugnies-Out of Focus-Picturetank 

   

 

La Quadrature du Net

“ Notre culture est celle du faire soi-même ”

Christopher Talib, chargé des campagnes de La Quadrature du Net*, association de défense des droits et libertés des citoyens sur internet.

En quelques mots, pouvez-nous dire ce qu’est La Quadrature du Net ?

WEB Christopher TalibMarie AstierReporterreLa Quadrature a été créée en 2008 pour défendre les droits et les libertés des citoyens sur internet. Notre particularité est de travailler sur le fond des dossiers tout en étant tournés vers l’action afin de peser sur les sujets qui nous concernent : la liberté d’expression, le droit d’auteur, la régulation du secteur des télécommunications ou encore le respect de la vie privée. Un conseil stratégique composé de bénévoles pilote cette petite structure. Au quotidien, nous ne sommes que cinq salariés : une personne assure la veille juridique, deux sont chargées de mener des campagnes de mobilisation, une s’occupe de la technique et une autre de l’administratif. Et la majeure partie de notre budget vient des dons des internautes.

Vous n’êtes que cinq et pourtant vos avis sont repris dans le débat public. Expliquez-nous.

Cinq à la base, mais il y du monde autour. Grâce au travail des membres permanents, et à l’implication des bénévoles, La Quadrature a acquis une expertise aujourd’hui reconnue. Les militants de l’internet libre admettent notre légitimité autant que les journalistes ou les politiques. Quand nous exprimons un point de vue sur un projet de loi ou un accord européen, notre avis est crédible et écouté car tout le monde a conscience qu’il s’appuie sur une connaissance du terrain.

Par ailleurs, les décideurs politiques ont compris que nous sommes capables de mobiliser bien au-delà de notre structure. Sur une campagne comme celle que nous avons menée contre la loi sur le renseignement, par exemple, nous avons été rejoints par de nombreux militants isolés ou membres d’autres associations qui relaient nos messages et nos appels à l’action. Nous avons même développé des outils spécifiques pour favoriser cet engagement : sur notre site, une application baptisée le Piphone permet à tous les citoyens européens d’appeler gratuitement leurs députés à Bruxelles ou à Paris pour les sensibiliser à notre cause.

Quelle est la spécificité de votre militantisme ?

À La Quadrature, nous sommes issus du monde du hacking, du logiciel libre, de l’internet collaboratif. Nous avons une culture du faire soi-même. Lorsque nous lançons une campagne, nous ne demandons pas aux militants s’ils sont de gauche ou de droite, s’ils sont végétariens ou carnivores, nous leur demandons d’agir. Certains nous suivent depuis plusieurs années, d’autres ne s’investissent que le temps d’une campagne. Il n’y a aucune obligation. Nous ne cherchons d’ailleurs pas à « recruter » des adhérents. Il n’existe pas de carte de membre de La Quadrature du Net.

Au niveau européen, notre manière de travailler est également très souple. Quand une association amie lance une campagne, nous décidons au cas par cas de simplement relayer le message en France ou de nous investir davantage. Nous nous connaissons assez bien les uns les autres, cette proximité facilite les collaborations.

©Photo Marie Astier Reporterre