[Dossier] Maternité et carrière : parcours de combattantes

Publié le 07/12/2015

Deux femmes sur trois travaillent ; pourtant, la maternité reste taboue
dans l’entreprise, et la grossesse difficilement conciliable avec la vie professionnelle. Conditions de travail inadaptées, poste menacé, mise à l’écart… : les futures mamans ne voient pas toujours la vie en rose.

« Durant ma grossesse, je n’ai pas été très épanouie. J’étais fatiguée, stressée et j’avais souvent des nausées. Et les journées de douze heures à l’hôpital sont éprouvantes. Je devais me déplacer tout le temps, soulever des personnes dans leur lit. Avec la prise de poids, j’étais rapidement essoufflée. Après des contractions intenses, le médecin m’a arrêtée. J’aurais été incapable de tenir. » À l’image de Stéphanie, infirmière en salle de réveil et en soins intensifs, de nombreuses femmes gardent un souvenir malheureux de leur grossesse au travail. Selon le sondage de l’institut Odoxa pour la Fondation de coopération scientifique PremUp (qui a pour mission la protection de la santé de la femme enceinte et du nouveau-né), 70% des 25-34 ans confient que travailler enceinte a été difficile. Si les futures mamans se réjouissent de l’heureux événement à venir, elles redoutent a contrario le moment de l’annoncer au manager. Parmi ces femmes, 21% ont caché le plus longtemps possible leur grossesse par crainte d’éventuelles représailles. Rupture de la période d’essai ou CDD non renouvelé, pression sur les objectifs, sanction à la moindre erreur, transfert d’un dossier stratégique à un collègue, voire harcèlement moral… Certaines entreprises ne les ménagent pas.

D’après une enquête du Défenseur des droits sortie en 2014, les femmes enceintes sont davantage touchées par les inégalités au travail. « Les stéréotypes sont encore prégnants dans le milieu professionnel. Les femmes enceintes sont perçues comme des salariées désintéressées par leur travail, ayant la tête prise par la grossesse et beaucoup moins disponibles. La maternité renvoie aussi aux préjugés sur les inaptitudes physiques, analyse Clémence Levesque,chargée de mission auprès du Défenseur des droits. Bien que le code du travail interdise de les licencier, certains employeurs vont les pousser à partir. »

Peu d’aménagements… et trop d’arrêts

Si le taux d’activité des femmes enceintes n’a cessé d’augmenter ces dernières décennies – de 53 % en 1972 à 70 % en 2010 (source : Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles, chercheur à l’Inserm) –, la maternité reste un sujet largement tabou. Pour preuve, 95 % des femmes actives n’auraient pas été informées des dangers liés à leur activité professionnelle pour leur grossesse. Or, des conditions de travail pénibles comme l’exposition aux agents chimiques, le travail de nuit, la position debout, le port de charges lourdes prédisposent à un risque d’accouchement prématuré, à des retards de croissance utérins et à des malformations.

Résultat : une femme sur quatre est arrêtée avant le troisième trimestre. « Les entreprises proposent rarement des aménagements du poste de travail. La seule solution envisagée est l’arrêt de travail. Aujourd’hui, les trois quarts des femmes prennent un congé pathologique. Ce qui est souvent excessif et pourrait être évité. La grossesse n’est pas une maladie », insiste Philippe Deruelle, secrétaire général du Collège national des gynécologues et obstétriciens français.

Afin d’aider les femmes enceintes qui le souhaitent à rester en activité en toute sécurité, des accords d’égalité professionnelle, négociés par la CFDT, permettent la mise en place de mesures favorables à ces dernières, à commencer par l’allégement des horaires et de la charge de travail.

Ainsi, avant leur départ en congé maternité, les salariées de Starbucks peuvent définir leurs horaires avec le manager et demander leur mutation dans un café plus proche du domicile. Elles sont aussi dispensées de tâches pénibles comme décharger les cartons, sortir les bennes et nettoyer le salon.

Dans la même visée préventive, les salariées de Disneyland qui exercent des métiers physiques, notamment dans les restaurants et les attractions, sont affectées, en concertation avec la médecine du travail, à des postes de bureau. « Nous anticipons les aménagements de poste de travail afin de préserver la santé de la future maman. Certaines salariées travaillent avec des peintures et des solvants, ce qui peut être dangereux. La toxicologue est tout de suite informée. Le travail ne doit pas nuire à la grossesse », commente Djamila Ouaz, déléguée syndicale CFDT de Disney.

La maternité, un frein à la carrière

Et une fois en congé maternité, d’une durée légale de quatorze semaines, les femmes ne sont pas totalement coupées du monde du travail. Si elles le souhaitent, les nouvelles mamans reçoivent des informations sur la vie de l’entreprise et gardent le contact avec leur manager. Ailleurs, des entretiens professionnels avec un responsable des ressources humaines sont prévus avant et après le départ en congé maternité. Objectif ? Rassurer les salariées sur leurs perspectives de carrière à leur retour, un moment souvent vécu avec appréhension.

En vue de faciliter le retour des mamans, la Société Générale organise des formations sur les outils et les nouveaux projets. « Durant leur absence, l’entreprise peut avoir évolué. Les salariées peuvent se retrouver livrées à elles-mêmes et fragilisées. Le but de ces actions est de faciliter leur retour sur le lieu de travail pour qu’elles ne soient pas en décalage avec leurs collègues et qu’elles puissent se réintégrer », explique Sophie Albaz, déléguée du personnel à la Société Générale de Toulouse.

Selon l’enquête du Défenseur des droits, un tiers des actifs a déjà constaté qu’une femme de retour de congé maternité subissait un ralentissement de carrière ou ne retrouvait pas son emploi. Après plusieurs congés parentaux et maternité, Laure Thibault, polytechnicienne, s’est vu confier « des missions accessibles à un jeune diplômé » et bien en deçà de ses responsabilités précédentes, lorsqu’elle supervisait une équipe de 60 personnes. « Aujourd’hui, je gagne deux fois moins que les hommes qui ont fait les mêmes études que moi », déplore cette ingénieure de la RATP.

Pour combler les écarts de salaires souvent flagrants après une maternité, BNP Paribas dispose d’une enveloppe égalité hommes-femmes. « Durant son absence, la salariée ne participe pas aux entretiens professionnels. On risque de l’oublier pour les augmentations salariales et les promotions. Au retour, les ressources humaines vérifieront si son évolution est identique à celle de ses collègues, indique Laëtitia Barge, référente maternité CFDT à la BNP. La maternité ne doit pas être un frein à l’évolution de la carrière. »

afarge@cfdt.fr

©Photos Jacques Loic/Photononstop - Jamie Grill

     

 

« Les femmes pratiquent une forme d’autocensure »

Brigitte Grésy*, secrétaire générale du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes.

Les femmes gagnent 17 % de moins que les hommes (chiffres OCDE), malgré les lois sur l’égalité professionnelle. Comment l’expliquer ?

Brigitte GRESY DR Les écarts de rémunération sont dus en grande partie à une série de facteurs structurels et identifiables. Les hommes et les femmes ne travaillent pas dans les mêmes secteurs d’activité : les services à la personne sont moins rémunérateurs que l’industrie automobile. Les femmes sont plus souvent employées en CDD, les hommes en CDI, le travail à temps partiel est majoritairement féminin. L’expérience professionnelle acquise par les femmes est moins importante et donc moins monnayable, car les carrières féminines sont discontinues. Mais cela n’explique pas tout. Il existe un noyau dur de différence de rémunération entre les hommes et les femmes, de l’ordre de 8 à 10 %, qui reste inexpliqué. À cursus égal, un diplôme de femme vaut moins qu’un diplôme d’homme.

Est-ce une discrimination que les femmes subiraient au moment de l’embauche et pendant leur vie professionnelle ?

Non, il ne s’agit pas d’un phénomène de discrimination avérée. C’est plutôt le résultat d’effets globaux liés à des systèmes de représentation dans la société. Dans tous les espaces de socialisation, à la crèche, dans les familles, à l’école, dans les médias, les stéréotypes agissent de façon insidieuse. Les hommes et les femmes se construisent sur des rails binaires dès la petite enfance. Cela aboutit à une forme très subtile de sexisme et à une sous-valorisation des femmes sur le marché du travail. Ces stéréotypes sont intériorisés par les femmes elles-mêmes, qui pratiquent une forme d’autocensure. Le sentiment d’appartenir à un groupe considéré comme inférieur est puissant.

Prenez un groupe de femmes et un groupe d’hommes, donnez-leur un problème à résoudre. Si la consigne présente l’exercice comme étant des mathématiques, le groupe de femmes obtient quatre points de moins que les hommes. Si le mot mathématique n’apparaît pas dans la consigne, les deux groupes obtiennent des résultats identiques. La différence s’explique par la conviction ancrée chez beaucoup de femmes de ne pas avoir de compétences en maths, une discipline réputée masculine.

Vous dénoncez une forme de sexisme bienveillant, comment agit-il ?

 Il existe un discours aujourd’hui répandu dans les entreprises sur les avantages d’une gouvernance féminine. Les femmes seraient plus intuitives, apporteraient des qualités spécifiques, il est question de management ou de leadership au féminin. Cela réduit les femmes à être seulement complémentaires des hommes, or la complémentarité n’est pas l’égalité. La différence des sexes n’entraîne pas la différence des compétences. Il y a eu un grand malentendu sur l’égalité professionnelle tout au long des dernières décennies. À gauche comme à droite, on a cru pouvoir instaurer l’égalité sans remettre en cause le contrat social entre les hommes et les femmes. C’est aujourd’hui sur ce terrain qu’il faut se battre.

     
       * Brigitte Grésy est l’auteure de La vie en rose – Pour en découdre avec les stéréotypes (Albin Michel).