[Dossier] Le sport vecteur d’intégration

Publié le 08/07/2016

Sans être la solution miracle, le sport participe à la cohésion sociale et peut favoriser l’insertion professionnelle.

Le sport, tremplin pour l’emploi des jeunes

La pratique du football en club peut-elle aider les jeunes à s’intégrer dans le monde de l’entreprise ? C’est ce que pense l’association des Enfants de la Goutte-d’Or, qui a conclu un partenariat avec une grande banque. Les premiers résultats sont prometteurs.

Sur la pelouse du stade de la porte de la Chapelle, les jeunes de l’association des Enfants de la Goutte-d’Or entament leur match de gala. À quelques heures du coup d’envoi du duel de l’Euro 2016 France-Albanie, qu’ils regarderont ensemble, Nassim, Guinde, Fedi et Moïssé viennent fêter ensemble la fin de la saison du club de foot. Ils ont délaissé leur costume-cravate pour revenir au traditionnel jogging-baskets. « Indéniablement plus confortable, mais pas très compatible avec l’agence », glisse Guinde. Depuis décembre, ces quatre jeunes sont en contrat de professionnalisation chez la banque LCL. Ils n’ont pas ou peu de diplômes, mais un mental d’acier et une furieuse envie de s’en sortir. Ces qualités, ils les ont développées sur le terrain dès leur plus tendre enfance. Mais ils ne soupçonnaient pas qu’elles puissent un jour devenir leur porte d’entrée vers l’emploi. Nasser Hamici, leur éducateur sportif, n’en a pourtant jamais douté. Pour lui, l’essentiel n’est pas d’entraîner de futurs Zidane mais d’utiliser le sport comme un outil favorisant l’acquisition de savoir-être, la réussite éducative et l’insertion sociale et professionnelle. « Les jeunes sont là pour apprendre à jouer au foot, mais il y a une exigence sur le comportement, sur l’effort que chacun doit fournir à l’entraînement comme dans la vie de tous les jours. Être combatif, ne pas baisser les bras… C’est aussi ça, l’esprit des Enfants la Goutte-d’Or. »

Parce qu’ils en incarnent les valeurs, huit d’entre eux ont été repérés par l’association pour expérimenter un partenariat inédit entre le secteur associatif et le monde de l’entreprise. Baptisé « Point de rencontre », ce programme porté par l’Agence pour l’éducation par le sport (Apels) s’appuie sur une conviction : le sport peut être un vecteur d’insertion professionnelle. « Nous n’avons pas vocation à insérer tous les jeunes en difficulté. Mais face au contexte social défavorable qui pèse sur eux, notamment dans certains quartiers, nous avons cherché des entreprises prêtes à offrir un programme de recrutement diversifié dans un monde du travail où le seul critère qui compte est le diplôme. Après avoir frappé sans succès à la porte de 80 entreprises, LCL a accepté de nous ouvrir 40 postes en contrat de professionnalisation, en cassant les critères de recrutement », explique Samir Guerza, responsable technique du projet. Une chance pour Nassim Baraoui, agent d’accueil à Clichy. « Peu d’entreprises offrent une telle opportunité, il faut savoir la saisir et foncer car on sait qu’elle ne repassera pas de sitôt. » Ce jeune de 19 ans, titulaire d’un CAP commercial et inscrit en bac professionnel, était pourtant incapable de s’exprimer en public. « Ma motivation et mon mental sportif ont pris le dessus. J’ai beaucoup travaillé pour apprendre à m’exprimer devant les clients, y compris devant la glace. » Mais, admet-il, « le premier jour face au client reste une épreuve ».

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« Ils ont un parrain dans l’entreprise à qui se rattacher pour toute question d’ordre professionnel mais aussi un parrain à l’association », explique Nasser, éducateur sportif, ici avec Fedi.

Pendant un an, chacun d’entre eux bénéficie d’un double accompagnement, en plus du tutorat professionnel classique qu’impose leur contrat d’apprentissage. « Ils ont un parrain dans l’entreprise à qui se rattacher pour toute question d’ordre professionnel mais aussi un parrain à l’association. Ce que nous n’avions pas prévu, c’est qu’ils échangeraient autant entre eux », explique Nasser, leur éducateur. « Les premières semaines, on se sentait un peu perdu. On voulait faire nos preuves, parfois au-delà de ce qu’on nous demandait. Mais, au final, l’esprit d’équipe que nous connaissions sur le terrain nous a aidés », raconte Fedi Dakhlaoui, qui s’étonne d’ailleurs de retrouver un peu de ce même esprit d’équipe dans la banque.

Pour l’entreprise, l’expérience est plus que positive. En septembre 2015, au lancement du projet, la direction générale expliquait que « la volonté de LCL n’est pas seulement de mettre en place une action de solidarité […], mais aussi d’engager ces jeunes pour qu’ils apportent à l’entreprise leur regard nouveau, leur dynamisme et leur enthousiasme ». Depuis, elle s’est décidée à confier une partie de son recrutement annuel à l’Apels. Et, promesse de DRH, un CDI (ou CDD de six mois) devrait être proposé à chacun des jeunes à l’issue de leur contrat. Des perspectives qui n’ont pas échappé aux jeunes de l’association du  8e arrondissement de Paris, comme l’explique Nasser. « Aujourd’hui, quand ils arrivent dans les vestiaires du club en costume-cravate, ces quatre garçons gonflés à l’hélium suscitent l’admiration et l’envie des plus jeunes. Ce programme leur prouve que tout ce qu’on leur inculque sur le terrain et dans les vestiaires peut se traduire dans leur vie professionnelle. C’est sans doute la plus belle récompense pour un éducateur sportif. »              


Sport en entreprise : cohésion sociale ou management déguisé ?

Longtemps confié aux comités d’entreprise dans une volonté de séparer le social de l’économique, le champ sportif semble depuis quelques années réinvesti par les directions pour développer chez les salariés une certaine « culture d’entreprise ». Et, parfois, à des fins managériales. Si, le plus souvent, les entreprises développent des activités sportives associatives soutenues par le comité d’entreprise ou installent des salles de sport réservées au personnel (à l’image de Carrefour, Orange ou Nestlé France), d’autres privilégient les tournois sportifs ou les conférences de personnalités sportives sur le thème de la performance. « Sous couvert de créer du lien social, l’utilisation du sport en entreprise est devenue, çà et là, un moyen de déceler la gestion du stress, le leadership de tel ou tel collaborateur. Sans prêter aux entreprises les pires intentions, il ne faut pas oublier que l’organisation d’un événement sportif entre collègues n’est jamais totalement déconnectée des visées économiques de l’entreprise », résume Jérôme Morin, chargé de la branche sport à la F3C-CFDT.

Le sport en entreprise serait-il devenu un outil à la seule visée managériale ou une récompense offerte aux salariés – sorte de rémunération indirecte symbolique aux frontières de l’avantage social et de la récompense en prestation ? « Bien sûr que non, explique Jérôme Morin, mais il faut savoir où placer la frontière entre cohésion sociale, bien-être des salariés et management déguisé. L’implication des comités d’entreprise ou la concertation avec les instances représentatives du personnel [IRP] peuvent être de bons leviers pour déceler d’éventuels dérapages. » À l’heure où la qualité de vie au travail s’impose de plus en plus comme une exigence sociale, le champ sportif dans sa dimension professionnelle pourrait devenir, au-delà du seul comité d’entreprise, un nouveau champ d’investigation pour l’ensemble des IRP.


Le retour à l’emploi des entraîneurs : une priorité syndicale

Une saison mitigée, une chute au classement, un dérapage médiatique… et c’est le banc de touche. Chez les entraîneurs aussi, le parcours professionnel est un concept de plus en plus précaire : le taux de chômage y atteint des records (25 % dans le milieu du football) et l’accompagnement au retour à l’emploi reste peu adapté aux spécificités de la profession. Depuis 2004, l’Union nationale des entraîneurs et cadres techniques professionnels du football (Unecatef, affiliée à la CFDT) propose « Dix mois vers l’emploi », un programme d’accompagnement dédié aux entraîneurs au chômage. Sur la base de dix sessions d’une semaine, une vingtaine d’entre eux viennent acquérir les clés indispensables pour rebondir au plus vite. Les modules – bilan professionnel, mobilité internationale, réseau d’influence, médiatraining ou encore gestion financière – permettent d’élargir leurs compétences et de rompre avec l’isolement, explique Joël Muller, président de l’Unecatef. « Du jour au lendemain, 

les entraîneurs se retrouvent dans l’ombre, perdant dans le même temps leur emploi, leur influence locale, leur statut social.
C’est un métier fragile où le réseau que l’on a, en tant qu’actif, s’évanouit dès que l’on n’a plus de banc. Les conséquences ne sont certes pas les mêmes en fonction du parcours, de la vie personnelle ou de la gestion financière, mais tous nos adhérents ne sont pas entraîneurs dans un club professionnel. » En douze ans, 300 adhérents ont suivi la formation avec, chaque année, un taux de retour à l’emploi (comme entraîneur ou dans un secteur périphérique) compris entre 70 et 80 % !
Ce concept, unique en Europe dans le milieu du foot, est également développé depuis deux ans pour les entraîneurs de rugby
sans activité et isolés. Après des années sur le terrain, Serge Milhas s’est retrouvé sans club. La formation « Autonomie, changement, communication », développée en 2014 par le Tech XV (Syndicat des entraîneurs et éducateurs de rugby,
lui aussi affilié à la CFDT), lui a permis « d’échanger pour la première fois en toute liberté avec des entraîneurs, des collègues, alors que j’entraîne depuis seize ans. Dans ce métier, on est seul avec, en permanence, la tête dans le guidon ». Pour Serge, l’absence de recul posait problème : « Il est là, le danger, car il est presque impossible de gérer correctement ses émotions, de quelque nature que ce soit. Les quelques outils qui nous ont été proposés vont me permettre de mieux appréhender l’aspect émotionnel, y compris dans la vie de tous les jours. C’est peut-être aussi un passage obligé pour mieux se projeter dans l’avenir… et solder le passé. »

aballe@cfdt.fr

Photos © Patrick Gaillardin / hanslucas.com