[Dossier] La culture, c’est vital et syndical

Publié le 17/03/2016

Composante essentielle du vivre-ensemble dans une société, la culture rapproche les citoyens. Encore faut-il y avoir accès. 

La culture, tout le monde y a droit !

Une culture accessible à tous permettant de se dépasser dans le respect de l’autre… C’est l’idéal vers lequel tendent les politiques culturelles depuis près de soixante ans, sans jamais l’atteindre. Mais sans elles, à quoi ressemblerait notre société ?

« Le paradoxe avec la culture, c’est qu’elle n’est jamais considérée comme essentielle, mais qu’elle est vitale », résume Hervé Garnier, secrétaire national chargé des politiques culturelles à la CFDT. Et pourtant, quand il s’agit de faire des économies, que ce soit à l’échelle de l’État, des collectivités territoriales, d’un comité d’entreprise, voire au sein d’une famille, le premier budget à être réduit est celui de la culture.

La culture est néanmoins indispensable. Pour le philosophe Patrice Maniglier (lire ci-dessous), « l’enjeu de la culture […], c’est faire mieux, se dépasser ». Tout le monde y a droit. En 1959, André Malraux crée le premier ministère des Affaires culturelles. Il s’agit alors pour l’État de rendre les biens culturels accessibles à tous. À partir de 1981, Jack Lang double le budget du ministère de la Culture et développe la « démocratie culturelle ». Celle-ci ouvre la voie aux pratiques amateurs et populaires. En 2007, la notion de droits culturels se développe. Elle vise à les intégrer dans les droits de l’homme en affirmant que chacun a droit à l’éducation et à participer à la vie culturelle. Malgré ces efforts, il faut le constater, l’accès à la culture reste inégalitaire.

Quels moyens, comment les répartir ?

La culture, c’est vital ; « c’est syndical aussi », ajoute Hervé Garnier, qui voit trois raisons pour le syndicalisme de s’y investir : le partage de valeurs (émancipation, éducation, dimensions identitaire et sociétale) ; la croissance, c’est un secteur économique qui emploie de nombreux salariés et a d’importantes retombées. En 2012, le rapport Gallois a montré qu’un grand nombre d’industries culturelles et créatives françaises ont un rayonnement mondial (Hachette, Vivendi, Deezer, etc.) ; enfin, le lien social, c’est un élément essentiel du vivre-ensemble et de la cohésion sociale, « dès lors que l’on en donne une définition très large et non discriminante », poursuit Hervé Garnier.

Explosion des pratiques nouvelles

Ce qui soulève la question des moyens consacrés à la culture et de leur répartition. « On ne peut pas repenser les politiques culturelles sous le seul angle économique, prévient Anne-Claire Rocton, inspectrice au ministère de la Culture et de la Communication. Il ne faut pas perdre de vue les contenus. » Aujourd’hui, une part importante du budget du ministère est absorbée par les grands équipements comme les musées. « Le ministère soutient un peu la création dans le jeu vidéo, un peu les pratiques amateurs, mais cela reste du saupoudrage », explique Michèle Ducret, responsable du syndicat CFDT-Culture.

Et pourtant, les pratiques culturelles ont connu de véritables bouleversements depuis trente ans avec la révolution numérique, la montée en puissance d’un secteur marchand du loisir, la multiplication des écrans face au recul de l’imprimé (la presse, le livre), l’amplification des pratiques individuelles, le renouvellement des préférences musicales et cinématographiques, le développement d’une « consommation immédiate et gratuite » de la culture. Ces tendances ont été observées dans une enquête sur les comportements culturels, réalisée entre 1997 et 2008 par un sociologue du ministère de la Culture et de la Communication, Olivier Donnat. « Elles sont toujours à l’œuvre aujourd’hui », confirme-t-il.

« Depuis 2008, l’émergence des réseaux sociaux a renforcé à la fois les achats de produits culturels commerciaux et l’information sur des produits beaucoup moins médiatisés », observe le sociologue. Mais l’enquête montre que « ces réseaux produisent beaucoup d’entre-soi. On dialogue davantage mais plutôt entre personnes qui se ressemblent ». Autre constat : l’accès à la culture demeure difficile. « Une partie de la population considère toujours que les équipements mis à sa disposition ne lui sont pas destinés », relève Olivier Donnat. Le niveau d’études reste à ce jour décisif dans l’accès à la culture. D’où l’enjeu de mettre en place une médiation culturelle efficace et de remettre l’éducation populaire au goût du jour comme le font certains artistes (lire les portraits de Laurence Beck et de Laurence Duc).

Repenser l'approche syndicale

Exclus de la culture, certains salariés le sont aussi. Ceux qui ne bénéficient jamais ou peu des activités sociales et culturelles de leur comité d’entreprise, faute de moyens ou à cause d’une politique culturelle inappropriée. Dans ce domaine, Catherine Bouillard, du réseau Cezam Île-de-France, ne croit pas à la fatalité. Elle propose aux élus d’approfondir la connaissance de leur public et une méthode pour construire une politique culturelle visant à donner du pouvoir d’accès plutôt que du pouvoir d’achat.

Hervé Garnier le reconnaît : « À l’exception de quelques belles réussites, telles que Tissé Métisse à Nantes, et des efforts de certains comités d’entreprise, syndicalement, on n’a pas su prendre la mesure des évolutions et des nouvelles aspirations. C’est l’enjeu aujourd’hui. La CFDT s’est engagée dans une réflexion qui doit la conduire à repenser son approche de la culture et le travail de son bras armé, les activités sociales culturelles. »

dblain@cfdt.fr

© Photo Frédéric Le Lan/Réa

     


Myop PBernard maniglier 05Patrice
Maniglier

“La culture, c’est faire mieux, se dépasser”

Professeur de philosophie à l’université Paris Ouest-Nanterre-la Défense.

Comment la notion de culture a-t-elle évolué avec le temps ?

Le mot culture de l’allemand « Kultur » a remplacé le mot français civilisation, qui est lié à l’idée de progrès et au projet du mouvement des Lumières au xviie siècle. La « Kultur » décrit un fait, alors que la civilisation est une norme qui se veut universelle. Nous avons mélangé les deux idées : avoir une culture et avoir de la culture.

La culture, c’est la nature même de la vie humaine et, paradoxalement, certains seraient plus humains que d’autres parce que plus cultivés que d’autres. Cela crée une tension hiérarchique au cœur de ce qui est censé libérer les hommes. Jean-Jacques Rousseau est le premier à en avoir parlé. Il n’employait pas pour cela le terme de culture mais de lumières, de sciences et d’arts. Il critique le projet des Lumières, c’est-à-dire l’idée selon laquelle la culture est émancipatrice, en affirmant qu’au contraire elle est un instrument de domination, de l’hypocrisie sociale.

Le terme de culture, à proprement parler, a été introduit au xixe siècle. À ce moment-là, ce terme exprime l’identité des peuples, leur histoire, ce qui inclut toutes les formes d’art, de peinture etde musique et jusqu’à la cuisine, à travers les représentations qu’ils s’en font.

Est-ce que ces lignes ont bougé aujourd’hui ?

Il y a deux choses. D’abord, concernant l’acceptation des cultures minoritaires, rappelons qu’il n’existe plus de définition univoque de la culture, même si on n’a pas été jusqu’à penser complètement la culture comme un espace de rencontres interculturelles. Ensuite, ce qui a bougé, c’est une réaffirmation de l’identité culturelle. C’est une réaction violente face à l’incapacité d’enchanter la diversité des origines ethniques et des formes culturelles. On en a donné une version complexée qui se résume à « il ne faut pas écraser autrui ». Mais l’enjeu de la culture n’est pas d’être tolérant, c’est faire mieux, se dépasser, c’est pour cela qu’on se met en relation avec autrui.

À quoi servent la culture, d’une part, et les politiques culturelles, d’autre part, aujourd’hui ?

Les gens s’expriment à travers la culture pour rendre le monde habitable, pour remplir l’univers de formes, qu’il s’agisse de « haute culture » ou de cuisine, de mode, etc. Une politique culturelle devrait avoir comme objectif d’articuler la diversité culturelle : promouvoir non pas LA culture ou chacun SA culture mais plutôt la non-indifférence des cultures les unes par rapport aux autres. Cependant, il faut ajouter ici que la mise en place de politiques culturelles prend du temps. L’État s’engage face à des temporalités dans lesquelles le marché ne peut pas avoir sa rationalité. Créer un réseau culturel, cela prend quarante ans. La question n’est pas de financer untel plutôt qu’unetelle mais bien de créer un écosystème qui permette à des formes de culture d’exister ou de coexister.

     
       ©Photo Pauline Bernard/Myop