[Dossier Handicap 3/3] Innover avec le handicap

Publié le 15/11/2017

Partout en France, des femmes et des hommes déterminés et entreprenants développent leur projet avec le handicap. Flore Lelièvre, architecte à l'origine du Reflet, un restaurant nantais pas comme les autres ; Hugues Aubin et Nicolas Huchet, à l’origine de My Human Kit, laboratoire où l’on répare les corps et Guillaume Prizette, à la tête de Luence, une agence web 100 % handiaccueillante, sont de ceux-là. Rencontre.

 

 Le Reflet, l’autre lieu unique de Nantes 

Depuis presqu’un an, le restaurant Le Reflet a ouvert ses portes à Nantes. Six adultes trisomiques y opèrent en cuisine et en salle, dans un environnement adapté à leur handicap. Un projet solidaire porté par une jeune architecte.

         
03 FloreLelievre lerefletVJarousseau       06 Farida cuisiniere educatrice lerefletVJarousseau
Flore Lelièvre est à la tête de la SAS qui détient le restaurant. C'est celle qui a lancé ce projet innovant.        Farida, cuisinière et éducatrice, avec Marie-Noëlle : "J'apprends tous les jours avec eux, ils sont vrais, ils sont justes."
05 Maxime lerefletVJarousseau       02 lerefletVJarousseau
Maxime, 22 ans, en salle. "Avant l'ouverture du restaurant, on s'est occupé de sa décoration avec tous nos amis et nos familles."       Les employés occupent tous les postes du restaurant à tour de rôle. Ici, Caroline à la plonge.
01 lerefletVJarousseau       04 Antoine lerefletVJarousseau
Caroline et Pauline font partie de l'équipe depuis le début de l'aventure.       Antoine, 35 ans. Il a quitté l'Esat de la Cholière à Orvault spécialisé dans l'entretien d'espaces verts pour rejoindre l'équipe du restaurant.

 


YC MyHumanKit

Penser, innover, créer pour réparer les handicaps

Grâce au numérique, les bénévoles de l’association My Human Kit imaginent toutes sortes de prototypes pour faciliter la vie des personnes handicapées.

C’est le repaire des bidouilleurs, des accros du tournevis, du circuit électronique et du logiciel libre. Depuis janvier 2017, le «laboratoire» de l’association rennaise My Human Kit ouvre ses portes une fois par semaine à tous ceux, valides ou non, qui souhaitent imaginer et fabriquer des aides techniques pour des personnes handicapées. Sur les tables : des imprimantes 3D, des machines de découpe au laser, des tubes de PVC et des entrelacs de câbles réseau. Au milieu de ce bric-à-brac, une trentaine de bénévoles : architecte, assistant maternel, ingénieur, et aussi des personnes inscrites au chômage, des étudiants, des retraités… «Ce rendez-vous hebdomadaire, c’est un humanlab, pas un handilab», insiste Hugues Aubin, coordinateur du projet. Simple question de vocabulaire ? Pas du tout : «Ici, on ne demande ni carte d’invalidité, ni passeport, ni adhésion. Il suffit d’ouvrir la porte, d’exposer un problème lié à un handicap et nous mettons toutes nos ressources et nos compétences en œuvre pour accoucher d’un objectif – il se traduit souvent par la fabrication d’un objet – et le mener à bien.» Une idée toute simple née d’une expérience douloureuse.

En 2012, Nicolas Huchet (photo en tête de page) perd son avant-bras droit. «Je travaillais dans la métallurgie, sur une presse plieuse. Un moment d’inattention, des conditions de sécurité limites, tout est allé très vite. Il existait des prothèses mais elles étaient extrêmement chères, très mal remboursées. Dès qu’elles tombaient en panne, il fallait les envoyer en Autriche.» Le déclic se produit quelques mois après son accident lors de la démonstration d’une des premières imprimantes 3D. Aux manettes, Hugues, un pionnier du web. Tous les deux décident de s’engager dans une aventure inédite d’« autoréparation».

Une main bionique mille fois moins chère qu’une prothèse

Ils créent un prototype de main bionique en imprimant les principales pièces composant la paume et les doigts, reliées avec du fil de pêche. Le tout est articulé grâce à une carte électronique. Son coût ? Mille fois moins élevé qu’une prothèse polydigitale sophistiquée. My Human Kit est lancé. Depuis, les astuces pour simplifier la vie des personnes handicapées se multiplient grâce à l’imagination des coopérateurs de plus en plus nombreux : fauteuil électrifié grâce à une trottinette, exosquelette pour soutenir la faiblesse d’un avant-bras, projet « Shiva » pour fabriquer des prothèses esthétiques…

Au fil des sessions, une nouvelle ambition a germé : former gratuitement les chômeurs handicapés aux techniques de la fabrication numérique avec le soutien de l’Agefiph (Association de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des handicapés). Pour atteindre un double objectif, insiste Ni­colas : «Permettre un retour à l’emploi sur des métiers appelés à se développer et montrer que, par le handicap, l’innovation est possible.»  


Handicapés et alors  ?

Luence Strasbourg YCCréée début 2015, Luence est la première agence web employant 100 % de ses salariés reconnus handicapés.

 On lui avait dit : « Si tu lances ton projet, on est tous derrière toi.» Ses connaissances, son réseau professionnel, tout le monde l’avait assuré de son soutien. Alors Guillaume Prizette, quinze ans dans l’informatique et une création de boîte à son actif, a sauté le pas et relevé le défi : créer la première agence web d’ingénierie (audit, conception de site, hébergement et référencement) reconnue entreprise adaptée. Oui mais voilà.

Au moment de démarcher les premiers clients, la belle intention se heurte au mur des préjugés et à «l’idée qu’une entreprise adaptée ne peut fournir qu’une prestation de moindre qualité par rapport à une entreprise classique». La détermination de ce patron – deux ans avant d’obtenir l’agrément et des nuits blanches avant que l’activité ne démarre réellement – a permis de déployer son entreprise. Aujourd’hui, avec presque trois années d’exercice, Luence est même en plein développement. L’agence met en place un nouveau pôle d’activité proposant des prestations RH (gestion de paie, veille juridique, assistance RH pour le recrutement, et notamment le recrutement de personnes en situation de handicap). « Les entreprises adaptées sont souvent positionnées dans les domaines du maraîchage, des espaces verts ou des centres d’appels », explique Guillaume Prizette.

Lui a choisi une prestation haut de gamme, offrant des perspectives d’emploi (et d’évolution) à des personnes handicapées diplômées, voire très diplômées, mais éloignées de l’emploi. Parmi ses sept salariés, tous sont reconnus travailleurs handicapés, deux exercent à domicile : Arnaud, développeur web, que les suites de son cancer fatiguent terriblement, et Benjamin, ingénieur informatique licencié de sa précédente entreprise quand sa surdité brutale s’est déclarée, et qui est resté trois ans au chômage avant d’intégrer Luence.

Bien sûr, le management doit tenir compte des contraintes de santé éventuelles, de l’accompagnement nécessaire dont chacun peut avoir besoin (l’un des salariés, dyslexique et aphasique, confie la relecture de ses mails à Guillaume Prizette avant envoi aux clients). Avec des ajustements, Guillaume Prizette a réussi son pari : entreprendre avec 100 % de son personnel handicapé. À condition d’avoir la volonté, c’est possible. Deux recrutements sont en cours pour développer la nouvelle activité. 

epirat@cfdt.fr et dprimault@cfdt.fr

©Photo Yann Castanier