[Dossier Handicap 2/3] Témoignages : “On fait partie des plus exclus du monde du travail” et pourtant…

Publié le 14/11/2017 à 13H52
Christelle est non voyante, Yves sourd profond, Djamel amputé de trois doigts et Gabrielle autiste Asperger. Tous les quatre ont en commun une opiniâtreté sans bornes. 

Chritelle Kleyling YC CFDTMag Strasbourg 04

Christelle Kleyling, non-voyante
« Notre corps et notre cerveau ont d’incroyables capacités d’adaptation »

Elle voulait être avocate. Après son master de droit, Christelle Kleyling, 30 ans, non-voyante depuis l’âge de 5  ans, tente l’examen du Barreau à deux reprises. Elle s’inscrit ensuite aux concours de la fonction publique. L’inadaptation des conditions de passage de l’examen de greffière ne lui a pas permis d’être reçue. Mais Christelle a l’habitude de l’adversité. Durant toutes ses études, déjà, elle a dû s’organiser. Les supports et les livres de droit n’étant pas adaptés aux non-voyants, la jeune fille a appris « à [se] débrouiller seule », à trouver des solutions. Elle propose alors ses compétences de juriste comme bénévole à l’antenne locale UFC-Que Choisir. Mais deux ans de chômage plus tard, elle n’a d’autre choix que de se reconvertir. Elle se forme et devient conseillère client à distance. Cependant, le plus fastidieux est à venir : la recherche d’emploi. « J’ai envoyé des dizaines de candidatures, passé de très nombreux entretiens, avec des grands groupes, Orange, la Maif, SFR… Mais chaque fois, ce qui bloque, c’est l’inadaptation des logiciels maison. »

Là encore, elle traverse plusieurs mois de chômage avant d’être contactée par l’agence Luence [première agence web accueillant 100 % de travailleurs handicapés. Découvrir notre reportage dans l'article Initiatives de ce dossier], qui lui propose un poste de responsable marketing client et lui confie le développement commercial de l’entreprise. « Quand on est handicapé, on fait partie des plus exclus, notamment dans le monde du travail. Mais il faudrait qu’on arrive à voir notre handicap autrement que comme un handicap. Notre corps et notre cerveau ont d’incroyables ressources et capacités d’adaptation. Cet été, je suis partie faire du camping avec des personnes handicapées motrices en fauteuil. Vous voyez, en adaptant un peu les conditions, tout est possible ! »

YvesBlanchard StephaneVaqueroYves Blanchard, sourd profond
« Si chacun fait sa part du chemin, il n’y a rien d’insurmontable »

Rien ne l’arrête. À 56 ans, Yves Blanchard (au centre sur la photo), sourd profond depuis son premier anniversaire, a l’enthousiasme communicatif et le bagou inépuisable. Représentant syndical chez Airbus Helicopters, sur le site de Dugny (Seine-Saint-Denis, 600 salariés), c’est même lui qui a créé la section CFDT, en 2003. Il n’a jamais fait de son handicap un obstacle. Docteur en toxicologie industrielle, ingénieur, il a conduit sa carrière professionnelle et syndicale avec la même détermination. « Mais toujours avec l’esprit d’équipe », souligne-t-il. Tout le travail syndical et la coordination de la section sont d’ailleurs assurés en binôme, avec Patrick Damerval (derrière Yves, à sa gauche sur la photo). Et l’équipe qui l’entoure est très soudée.

La révolution numérique a transformé sa vie et l’a rendu encore plus autonome (le logiciel de traduction instantanée Tadeo, par exemple, retranscrit sur écran, le contenu des discussions en cours ou des échanges lors d’une réunion). « Malgré tout, dans certaines négos ou des rendez-vous stratégiques, on l’accompagne systématiquement », explique son comparse Patrick Damerval, qui évoque le risque, notamment quand la situation est tendue, que la direction « profite de son handicap et fasse mine de ne pas le comprendre ». Quant aux tournées sur le terrain et dans les ateliers, Yves y participe activement. « Il y a toujours des gens qui vont craindre de parler à des personnes handicapées. Certaines se sentent gênées de faire répéter Yves, par exemple », explique François Monteil, membre de l’équipe syndicale. « Alors c’est à moi, au départ, de leur montrer que la communication est possible. Ensuite, elle devient naturelle », note Yves dans un grand sourire. « Si chacun fait sa part du chemin, il n’y a rien d’insurmontable. »

DjamelDiMeglio StephaneVaqueroDjamel Di Meglio, amputé des doigts (accident du travail)
« Heureusement que l’équipe syndicale m'a soutenu »

Ce 1er janvier 2013, Djamel s’en souvient comme si c’était hier. Il a perdu trois doigts dans un accident de travail. Au centre de retraitement des déchets, où il travaille comme intérimaire à la maintenance des machines, il fait une «chute bête en réparant des capteurs. » Ses mains ont touché le moteur. « Je n’étais plus capable de démonter les machines, j’étais devenu maladroit.» La suite est rude.

Reconnu inapte à son poste et travailleur handicapé, il est lâché par son employeur, qui met fin à son contrat. « Je me sentais exclu et diminué physiquement. Je me suis renfermé sur moi-même.» Il rebondit pourtant, grâce au Fastt (Fonds d’action sociale du travail temporaire). Il quitte sa région lyonnaise, sa vie d’avant, et commence une reconversion dans l’électronique dans un centre de rééducation professionnelle, dans le Val-d’Oise, où plusieurs membres de l’équipe CFDT de Thales sont jurys d’examen. Une rencontre décisive.

Grâce à l’équipe, Djamel effectue son stage sur le site de Thales Training & Simulation, à Osny (conception et production de simulateurs de conduite d’hélicoptère, de char et de centrale nucléaire) comme électronicien de tests et de développement. « Heureusement que l’équipe était là. Car à la fin de mon stage, je n’ai reçu que des réponses négatives malgré des dizaines de CV envoyés. J’ai cru que tout allait tomber à l’eau de nouveau. » Coûte que coûte, l’équipe CFDT se bat pour son recrutement et finit par gagner. « Thales a la notoriété d’une entreprise handiaccueillante et fait beaucoup en la matière. Il fallait être cohérent », souligne Éric Lobjois, le délégué syndical central CFDT. Devenu adhérent, Djamel avance déterminé sur la voie de la reconstruction.

GabrielleBlient StephaneVaqueroGabrielle Blinet, autiste Asperger et surdouée
« Parmi nos difficultés, nous avons beaucoup de mal avec les codes sociaux »

Elle a en fait son combat : «  Faire comprendre que les autistes ont des talents, mais que ceux-ci ne vont pas s’épanouir dans un cadre managérial classique, avec la pression qui est désormais la norme. »

Diagnostiquée autiste Asperger et surdouée il y a seulement un an, ingénieure et consultante en environnement (elle a dirigé des projets de développement durable pour de grands groupes), multilingue, Gabrielle Blinet, 30 ans, a connu deux expériences en entreprise qui se sont soldées par une rupture conventionnelle. «  Parmi nos difficultés, nous avons beaucoup de mal avec les codes sociaux. Tout ce qui relève de la communication non verbale, comme l’ironie ou les sous-entendus, nous est étranger. Nous ne savons pas adapter notre comportement en fonction de l’interlocuteur. 

Dans mes emplois, j’étais toujours en marge. Ma cheffe pensait que j’étais caractérielle, que je voulais me distinguer. » Dans les bureaux en open space où elle a travaillé, Gabrielle, qui souffre d’hypersensibilité auditive (l’hypersensibilité sensorielle est aussi un trait autistique), vit un enfer. « En tant que cadre, il aurait été très mal vu que je porte des bouchons d’oreille. Pour compenser, je faisais beaucoup d’heures sup. »

Aujourd’hui en recherche d’emploi, elle souhaiterait « sensibiliser les entreprises sur tout ce qu’elles ont à gagner, en matière d’efficience, d’innovation et de performance, à manager correctement les profils neuroatypiques ». Dans son cas, selon les contextes, son cerveau « fait des étincelles ou bien disjoncte ». C’est tout le propos du documentaire qu’elle souhaite réaliser sur la neurodiversité au travail. Pour la soutenir  : www.helloasso.com/associations/eklore/collectes/test

epirat@cfdt.fr et dprimault@cfdt.fr

©Photos Yann Castanier