[Dossier handicap 1/3] Dépasser les préjugés

Publié le 13/11/2017 à 08H24
La prise en compte du handicap au travail est une source de progrès et d’innovation qui bénéficie à tous. Pour qui veut bien le voir.

Changer de regard sur le handicap

Nous sommes pétris de préjugés sur le handicap. Et si nous envisagions les situations autrement, en nous ouvrant davantage à cette différence que porte l’autre ? Tant d’initiatives prouvent qu’un changement d’attitude est bénéfique pour tous. Afin que les personnes en situation de handicap ne soient plus un monde à part mais une part du monde. 

Pourquoi parlons-nous toujours du « monde du handicap », comme s’il s’agissait d’un monde à part ? Pourquoi toujours cliver entre un prétendu « eux » et un possible « nous », quand les deux manquent tout autant de contours bien définis ? Pourquoi parler du handicap comme s’il s’agissait d’une globalité alors que les situations, les degrés ou les natures de handicap (déficiences mentales, physiques, cognitives, etc.) sont d’une infinie hétérogénéité ? Quant au degré de handicap, il varie au regard d’un contexte, comme le rappelle Roy Compte, sociologue et vice-président de la Fédération française du sport adapté : « La déficience est toujours contextualisée. C’est la conjonction entre la personne qui souffre d’une déficience et un environnement plus ou moins adapté qui va conditionner son degré d’exclusion de la société. C’est la manière dont on conditionne l’organisation sociale qui crée plus ou moins de handicap chez les personnes souffrant d’une déficience. »

La méconnaissance que nous avons du handicap nourrit la plupart des craintes, des préjugés et des blocages, qui conduisent à l’exclusion d’une grande partie des personnes handicapées. Pour la plupart des gens, le handicap est forcément visible. Or 80 % des handicaps sont invisibles. « La figure de la personne handicapée se résume souvent au fauteuil roulant ou à la canne blanche. Mais non », s’agace Xavier Chansigaud, 36 ans, reconnu travailleur handicapé à la suite d’un cancer survenu à ses 30 ans. « Après la chimio, mon corps ne suivait plus, je ne pouvais pas tenir debout plus de quatre heures par jour. » L’ancien cuisinier a dû se reconvertir comme électronicien. Pour lui comme pour beaucoup d’autres, au handicap invisible s’ajoute la vexation d’avoir à se justifier sans arrêt : « Quand j’emprunte les caisses prioritaires des supermarchés ou des musées, j’entends souvent : Mais pourquoi il nous passe devant, celui-là ? Il n’est pas handicapé » À l’instar de Xavier, 85 % des personnes porteuses de handicap le deviennent au cours de leur vie, du fait d’un accident ou d’une maladie, lié au travail ou non. La proportion des personnes reconnues travailleur handicapé du fait de leur travail (accident, maladie ou usure au travail comme les troubles musculo-squelettiques) est en très forte augmentation. Chaque année, plus de 100 000 salariés sont déclarés inaptes par la médecine du travail !

Dans notre société qui survalorise l’esthétique et les individus invulnérables, le handicap est jugé négativement. La plupart du temps, il est associé à « sous-performance », « baisse de rentabilité » ou « source de complication » pour l’entreprise. « Nous sommes souvent vus comme des boulets », témoigne Diane, juriste, dans l’un des épisodes de la minisérie La Tête de l’emploi, diffusée à l’occasion de la Semaine européenne pour l’emploi des personnes handicapées, du 13 au 19 novembre 2017 [à retrouver sur www.semaine-emploi-handicap.com].

      En chiffres

2,5 millions de personnes handicapées sont en âge de travailler.

Seuls 36 ont un emploi (contre 65 % de taux d’emploi dans le « tout public »)

19 % est le taux de chômage des personnes handicapées (10 % pour la population en général).

808 jours en moyenne de période de chômage, soit 201 jours de plus que les non-handicapés.

     

En France, la loi de 1987, élargie à la fonction publique en 2005, oblige les établissements de plus de 20 salariés à recruter 6 % de travailleurs handicapés ou à prendre d’autres dispositions pour compenser : emploi indirect ou versement d’une cotisation à l’Agefiph (Association de la gestion du fonds pour l’insertion des travailleurs handicapés). Pourtant, malgré la loi et les mesures pour l’emploi des personnes handicapées, la situation reste critique (lire « En chiffres »). Le niveau de qualification, avec seulement 25 % de diplômés ayant le bac ou plus, contre 44 % dans le reste de la population, y est pour beaucoup. Mais c’est souvent le résultat de parcours scolaires rendus plus difficiles, du fait du manque de structures ou d’accompagnement adaptés, et ce, dès le primaire.

Faire d’un handicap un atout

Et pourtant, de nombreuses initiatives montrent combien l’insertion de personnes handicapées, dès lors qu’elle est suffisamment préparée et accompagnée, donne des résultats « bénéfiques pour tous », selon la formule du directeur de l’usine Novandie (Eure-et-Loir). Depuis 2014, il salarie à mi-temps sept personnes souffrant d’autisme sévère, au conditionnement des produits laitiers. Au départ un peu réticent, ce directeur le reconnaît : « Finalement, ce n’était pas si difficile que cela. Mais nous avons été très bien accompagnés, par des professionnels de l’autisme, des coachs, etc. Un industriel seul ne pourrait pas y arriver. » Les postes occupés ont été pensés en amont, le travail a été organisé et séquencé, le temps nécessaire pour chaque tâche calculé, répondant ainsi au besoin fondamental des personnes autistes d’être structurées.

« On considère souvent que seuls les autistes de haut niveau [sans déficience intellectuelle] sont employables. Mais non », abonde William Cunche, président d’Auticonsult, qui emploie des informaticiens avec autisme de haut niveau (syndrome d’Asperger) en tant que consultants. « Nos consultants, malgré quelques difficultés relationnelles, ont des forces, typiquement autistiques, qui peuvent être très prisées, notamment dans les domaines de la programmation, de la data science et de la cybersécurité : la méticulosité, certaines acuités sensorielles et perceptives, comme l’hyperattention visuelle pour les détails qui permet de détecter, à l’écran, des erreurs de codage. Dès lors que l’on sait adapter le poste et l’environnement, ces personnes vont déployer leurs talents. Mais il faut un effort partagé : on donne les clés relationnelles à l’équipe qui va recevoir l’un de nos consultants autistes, de manière à comprendre ses codes, et on forme nos consultants aux habiletés sociales. Quand chacun fait un pas, le rapprochement se fait très bien. » Les dix consultants en informatique d’Auticonsult travaillent actuellement chez Air France, EDF R&D ou Allianz.

« On considère le handicap comme un frein. En fait, il est souvent une grande richesse », témoigne aussi Nicole Bunel, éducatrice spécialisée auprès de jeunes sourds, et membre du groupe Ressources handicap de la CFDT-Île-de-France. Elle se rappelle le cas d’une jeune fille sourde, dont elle s’est occupée, qui avait passé son stage de base pour le Bafa [brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur] mais que personne ne voulait prendre en stage pratique, au motif qu’elle ne pourrait pas communiquer, notamment avec les parents. « Au bout d’un an de démarches, nous avons finalement trouvé un centre de loisirs où elle a pu utiliser son handicap pour proposer des activités aux enfants : mime, apprentissage de la langue des signes, etc. Comme quoi, tout est beaucoup question de regard… et de volonté »

Une longueur d’avance

Les entreprises qui se sont engagées sur le terrain de l’insertion professionnelle des personnes handicapées le reconnaissent d’ailleurs : la prise en compte du handicap est source de progrès, de remise en question (des processus de recrutement par exemple, puisque les méthodes standards ne fonctionnent pas avec les profils atypiques) mais aussi un levier d’innovation.

À l’image de la Fondation Amipi-Bernard Vendre, spécialisée dans l’assemblage de câblages électriques pour le marché de l’automobile, qui a développé le concept d’« usine apprenante » à partir du constat que les personnes souffrant d’un handicap mental pouvaient améliorer leurs capacités cérébrales par une organisation du travail adaptée et innovante. « Dans nos usines, nous développons simultanément des produits technologiques et des apprentissages neurocognitifs », explique le président de la fondation, Jean-Marc Richard.

« Quand on imagine une organisation du travail qui améliore la vie du salarié et la performance de l’entreprise, tout le monde en tire des bénéfices », apprécie Cyril Duval, de la CFDT-Métallurgie du Maine-et-Loire, département dans lequel est implantée l’une des six usines d’Amipi. Et, comme le souligne Anne Baltazar, présidente de l’Agefiph : « Face à une population salariée vieillissante, dont on sait qu’elle sera confrontée tôt ou tard à des problématiques de santé, aux impacts sociaux et économiques très lourds, les entreprises ayant l’expérience du handicap et du maintien dans l’emploi ont une longueur d’avance ». Et si cela contribuait à voir le handicap autrement ? 

epirat@cfdt.fr

©Photo GettyImages

     

RyadhSallem Hanslucas
Ryadh Sallem

«Nous avons un rapport absurde au handicap»

Multiple champion paralympique, entrepreneur et vice-président de l’Agence pour l’éducation par le sport.

Le succès du film Intouchables ou la médiatisation des Jeux paralympiques aident-ils à changer notre regard sur le handicap en profondeur, ou cela reste-t-il superficiel ?

Sur le moment, cela crée un impact indéniable. Mais après, comme pour tout, il faut un rappel de vaccin. Ce film, mais aussi l’action d’associations, de personnalités (l’athlète Philippe Croizon, l’animateur Jacques Dejeandile, l’humoriste Jérémy Ferrari, qui s’autorise à être trash sur le handicap), ou la série Vestiaires… tout cela contribue à faire évoluer les mentalités et rendre le handicap plus visible.

Mais, dans la pratique, nous sommes très en retard, et les personnes handicapées restent des invisibles. Dans ce phénomène, il y a aussi le fait que beaucoup de personnes handicapées s’autoexcluent, se cachent. Quand on parle de changer de regard, c’est aussi celui qu’elles portent sur elles-mêmes. C’est dur de s’accepter avec un corps différent, des capacités différentes, une vulnérabilité au quotidien… Et comme nos sociétés modernisées n’en ont pas fait quelque chose de noble mais de honteux, c’est compliqué de s’accepter.

C’est ce qui me fait dire que nous avons un rapport absurde au handicap. Au lieu d’applaudir, on les plaint, on dit «  les pauvres ». Quelqu’un qui a failli mourir ou qui lutte contre une maladie : c’est énorme ! On admire bien un sportif qui fait un effort… Et là, c’est plus qu’un effort, c’est l’effort de vivre ! C’est bien d’applaudir un mec qui tape dans un ballon. Mais quelqu’un qui se bat pour la vie, si ça, ça ne s’applaudit pas… Ce sont des héros du quotidien.

Alors que faudrait-il changer en priorité ?

La première des choses, ce serait d’en finir avec cette approche qui stigmatise, qui met les gens dans des cases, avec des étiquettes dont on ne peut plus se départir.

En France, on réduit la personne et son identité à sa pathologie : lui, il est non voyant ; lui, autiste ; lui ou moi, en fauteuil… Et c’est comme si vous ne pouviez pas être autre chose qu’un handicapé. Quand je suis interviewé, c’est toujours sur le handicap, alors que je suis aussi dirigeant de ma boîte, père de famille, engagé dans de multiples associations, etc.

Donc le jour où nous pourrons être interviewés sans que le sujet soit le handicap, mais sur la fonction que nous portons, on aura fait un grand coup de roue en avant ! Et là, il y a un vrai travail à faire dans nos médias.

Propos recueillis par epirat@cfdt.fr