[Dossier consommation 3/3] Consommer responsable, à quoi ça sert ?

Publié le 19/01/2018

Gaspillage alimentaire, vestimentaire, énergétique…  Est-ce utile de vouloir adopter un comportement responsable si le modèle économique que l’on nous propose ne l’est pas ?

En 2017, les États-Unis, deuxième plus gros émetteur de gaz à effet de serre de la planète, se retirent de l’accord de Paris sur le climat ; le transport est toujours dépendant des énergies fossiles à 98 % ; des milliers de kilos de polluants industriels sont déversés chaque seconde dans les océans et les travailleurs du textile, au Bangladesh, sont encore les moins bien payés au monde.

Que faire lorsque l’industrie du textile, la troisième plus polluante du monde, se développe en dépit du bon sens ? que les grandes chaînes de prêt-à-porter renouvellent leurs collections jusqu’à deux fois par semaine, générant un énorme gaspillage et que, faute de pouvoir être recyclés, des millions de tonnes de vêtements finissent… à la décharge ? Que faire, enfin, tant que la communauté internationale ne sanctionne pas les pays ayant recours au travail forcé ou au travail des enfants ? Le business model des grandes marques génère un marché low cost qu’elles entretiennent en proposant des métiers peu qualifiés et des bas salaires. Sachant que le travailleur est aussi l’acheteur à qui l’on propose des produits à bas coûts fabriqués dans des conditions dont il ignore presque tout, il y a de quoi décourager, légitimement, le plus citoyen d’entre nous au moment de trier ses déchets, d’économiser l’eau ou d’acheter des tee-shirts en coton bio.

“Faire savoir que l’on sait, c’est le premier niveau de la mobilisation”

     

 

Divergence NAjaltouniNayla Ajaltouni

“Ça marche si on est nombreux”

Coordinatrice du collectif Éthique sur l’étiquette (dont la CFDT est partenaire), qui milite pour la responsabilité sociale des entreprises et un salaire décent dans l’industrie de l’habillement.

Quel est le pouvoir réel du consommateur face à la stratégie commerciale des multinationales  ?

Aujourd’hui, on ne peut pas ne pas savoir… Se méfier des petits prix, s’informer, relayer l’information, soutenir nos campagnes sont des leviers accessibles. Et c’est déjà beaucoup ! Les entreprises seront obligées de changer leurs pratiques, de mettre en place un salaire vital et de respecter les droits humains si la mobilisation citoyenne les met au pied du mur. Les grandes enseignes ont un talon d’Achille : leur image.

Comment percevez-vous la mobilisation citoyenne actuellement ?

 Nous pensions qu’après 2013 et le Rana Plaza, la mobilisation s’essoufflerait. Ce n’est pas le cas. Nous touchons maintenant beaucoup plus de gens grâce aux réseaux sociaux, blogs, sites, actions de rue, pétitions… On ne fait pas de lobbying en tant que tel sur les réseaux sociaux mais nous diffusons toutes nos campagnes, positions et tribunes… Parmi celles-ci, la campagne #Soldées, conçue pour être spécifiquement visible sur les réseaux, a eu quelques répercussions. Ça marche si on est nombreux.

À la suite de vos interpellations répétées, des entreprises jouent-elles le jeu ?

Il est difficile de distribuer des bons et des mauvais points car certains critères sont transparents et d’autres pas du tout… Nous avons réussi à interpeller les grandes chaînes suite à notre action contre le sablage des jeans, en écrivant directement aux marques, en plus des actions de rue, des vidéos et de la campagne en ligne. Depuis, certaines sociétés ont accepté de dialoguer avec nous.

        Propos recueillis par cnillus@cfdt.fr

     
       ©Photo Divergence      

Pour Nayla Ajaltouni, coordinatrice du collectif Éthique sur l’étiquette (lire l’interview ci-contre)« S’engager, c’est déjà faire savoir que l’on sait! C’est le premier niveau de la mobilisation. La mobilisation citoyenne et l’action collective s’additionnent pour promouvoir un nouveau modèle de développement. » De plus en plus de mouvements citoyens de grande ampleur voient ainsi le jour sur internet, où des centaines de millions de personnes lancent des campagnes pour remporter des victoires locales, nationales ou mondiales.

Parmi les « victoires de l’indignation », en avril  2015, la campagne citoyenne d’Avaaz a collecté un million de signatures afin de contraindre la marque Benetton à souscrire au fonds d’indemnisation mis en place à la suite de la catastrophe du Rana Plaza, au Bangladesh – cet immeuble où des milliers d’ouvriers du textile travaillaient pour des marques de vêtements occidentales et qui s’est effondré le 24 avril 2013.

Ce mouvement a créé un précédent pour les multinationales, qui craignent davantage pour leur image que par le passé. Les grandes marques de prêt-à-porter ont bien senti que les consommateurs se posaient des questions sur l’origine des produits et leur impact sociétal et environnemental. S’il n’y a pas encore de traduction dans les achats, la petite musique de ce questionnement généralisé commence à se faire entendre car les marques n’ont jamais autant cherché à communiquer sur leur responsabilité sociétale et environnementale.

C’est sous la pression publique que la marque H&M, emblème de la fast fashion (mode jetable), a signé un accord-cadre mondial en 2013 qui vise à protéger les ouvriers du textile travaillant indirectement pour la marque. L’entreprise a rendu publique la liste de ses fournisseurs, mais seulement ceux de rang 1*, et propose à ses clients le recyclage de leurs vêtements (une opération qui ne concerne qu’une infime partie de sa production). Vérifier l’application locale de ces accords mondiaux, qui contiennent des mesures de suivi, suppose une présence syndicale sur le terrain, ce qui n’est pas toléré partout. Si tout n’est pas réglé, les multinationales sont observées à la loupe citoyenne et ne peuvent plus tout se permettre.

La démarche RSE

« Si le secteur du textile est totalement mondialisé et très compliqué sur les questions d’éthique, ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi », affirme Grégoire Guyon, responsable de la communication d’Armor-Lux. L’entreprise de 550 salariés basée à Quimper a choisi de mettre en place une démarche RSE (responsabilité sociale des entreprises) dès 2003 comme levier de développement.

En 2011, elle était la seule entreprise de textile française certifiée d’après la norme Afnor NF ISO 26 000, qui constitue le premier standard international en matière de responsabilité sociétale et intègre les recommandations émises par plusieurs institutions (dont l’ONU, l’OIT, l’Union européenne et l’OCDE) en vue de la défense des droits humains et de l’environnement.

« Aujourd’hui, nous savons que c’était le bon choix. Car la plupart de nos grands comptes (qui représentent 40% de notre chiffre d’affaires), dont la SNCF ou LaPoste, veulent des produits fabriqués dans des conditions responsables: des produits de qualité, des fournisseurs évalués régulièrement, un outil de production conservé en France, des emplois sauvés. Et en toute transparence: notre usine est ouverte à tous et nous recevons 30000 visiteurs par an. »

Si certaines entreprises ont pleinement conscience des bienfaits d’une stratégie commerciale vertueuse, les salariés et leurs élus ont aussi un rôle à jouer. D’ailleurs, historiquement, «les comités d’entreprise ont été créés pour mettre en œuvre des actions solidaires, rappelle Mickaëlle Hameon, chargée des relations aux adhérents de Cezam en Bretagne, convaincue « que l’action du CE ne doit pas se résumer à distribuer des chèques cadeaux en fin d’année et qu’il doit défendre des valeurs, recréer du sens et du lien social, dans l’entreprise et à l’extérieur  ».

Au sein du réseau Cezam, elle fait la promotion d’« actions citoyennes et solidaires » en impliquant les élus des comités d’entreprise : achats responsables, voyages solidaires, collecte auprès des salariés au bénéfice d’une ressourcerie, vente de places de spectacle au bénéfice du Secours populaire… Avec quelque 600 adhérents du réseau qui représentent 75 000 salariés dans la région, la démarche sociale des comités d’entreprise a un réel impact.

Les comités d’entreprise ont un rôle à jouer

Les comités d’entreprise ont aussi la possibilité d’entreprendre des actions de lutte contre l’exclusion : depuis la loi du 17 juillet 2001, ceux qui disposent d’un « reliquat budgétaire » peuvent verser des subventions plafonnées à 1% de leur budget « activités sociales et culturelles » à des associations à caractère humanitaire reconnues d’utilité publique. Sur 30 000 comités d’entreprise, quelques centaines sont actuellement engagés dans des actions citoyennes. «Les élus sont un peu frileux au départ quand nous leur présentons nos actions. Mais l’implication des salariés montre que la marge de progrès est considérable», conclut Mickaëlle.   

 

 


* Un sous-traitant s’engage à produire pour une entreprise (donneuse d’ordre). Si ce sous-traitant fait lui-même appel à une autre entreprise pour lui confier une partie de la fabrication du produit qu’il doit fournir à l’entreprise donneuse d’ordre, il est désigné comme le sous-traitant de rang 1 (puisqu’il fait appel à un sous-traitant dit de rang 2…).

cnillus@cfdt.fr

© Photo LeveneDavid/Eyevine/Abaca

     


Une première mondiale : la loi française sur le devoir de vigilance

De la révolte à l’acte juridique, c’est incontestablement une bataille commencée aux côtés de la société civile.Fruit d’un lobbying intensif, la loi française sur le devoir de vigilance des multinationales a vu le jour grâce à l’alliance des ONG, des syndicats et des parlementaires qui l’ont soutenue pendant quatre ans. Elle crée une obligation juridiquement contraignante pour les sociétés mères et les entreprises donneuses d’ordre : elle leur demande d’identifier les risques d’atteintes aux droits humains et à l’environnement et de prendre des mesures pour les atténuer. Dès 2018, elles devront produire des plans de vigilance annuels rendus publics. Cette cartographie des risques doit couvrir leurs activités propres comme celles des sociétés qu’elles contrôlent, des activités de leurs sous-traitants et de tous les fournisseurs avec qui elles entretiennent une relation commerciale, en France comme à l’étranger. Elles sont désormais tenues de prévenir des risques de toute nature : droits humains, libertés fondamentales, santé et sécurité des personnes et environnement. 

La loi concerne tous les secteurs d’activité. Elle est applicable depuis son entrée en vigueur, le 27 mars 2017. Les premiers plans de vigilance devront être publiés dès cette année. Mais seules 150 entreprises sont concernées en France : les plus grandes qui emploient au moins 5 000 salariés dans l’Hexagone ou au moins 10 000 salariés en France et à l’étranger.