[Dossier] Alcoolisme au travail, briser l’omerta !

Publié le 01/02/2016

Chaque année en France, l'alcool tue 50 000  personnes dans un silence effrayant. Le monde du travail n'est pas épargné par ce fléau qui reste encore tabou.

L’entreprise aveugle

Entre complaisance et incapacité à regarder la réalité en face, l’entreprise peine à aborder l’alcoolisme au travail comme un problème de santé et de sécurité. Pourtant, les chiffres sont alarmants et nécessitent une prise en charge urgente, à tous les niveaux.

Cette cérémonie des vœux, Laurence Cottet se souvient avoir tout fait pour l’éviter. Petits fours, alcool à volonté et discours à rallonge, un cocktail explosif qu’elle redoute, mais auquel son poste de cadre dirigeant chez Vinci ne lui permet pas de se soustraire. « À ce moment-là, j’étais pleinement consciente de ma dépendance, mais totalement incapable de m’arrêter. J’étais droguée à l’alcool. » Ce 23 janvier 2009, son corps finit par lâcher. Devant 650 cadres de l’entreprise, elle s’effondre ivre morte. « Je vais rester longtemps par terre, sans pouvoir me relever ; et perdre en une fraction de seconde ma dignité de femme et mon travail. J’at­tendais qu’on me relève, qu’on me tende la main. Au lieu de cela, j’ai vu des gens s’enfuir, gênés. » Convoquée pour licenciement quelques jours après sa chute publique, elle apprend que tout le monde savait.

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Alcoolique dépendante pendant plus de dix ans, Laurence évoque aujourd’hui sans honte ni rancœur son combat contre l’alcoolisme dans un livre, Non, j’ai arrêté ! – Trouver un chemin de sortie face à l’alcool… Un plaidoyer brutal contre l’omerta qui règne au sein des entreprises. Selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, 85 % des entreprises considèrent l’alcoolisme au travail comme un sujet de préoccupation majeur. Il reste pourtant l’un des plus tabous, et ce, malgré les risques qu’il comporte pour la santé et la sécurité. L’alcool serait à l’origine de 10 à 20 % des accidents du travail et de 45 % de ceux entraînant un décès.

On pensait le problème cantonné aux métiers physiquement pénibles (bâtiment, agriculture, manutention…) et aux professions en rapport avec le public. Il n’en est rien. Tous les secteurs sont touchés, toutes les professions sont exposées. À 58 ans, Patrick Rollot est passé par tous les secteurs professionnels (bâtiment, manutention, restauration…). Et chaque fois, l’alcool a fait partie de son quotidien. Ce n’est pas le travail qui l’a fait sombrer. Il évoque « un environnement familial propice, accentué par la perte successive de plusieurs proches en l’espace de dix-huit mois. L’alcool était alors devenu un refuge. Un pansement anesthésiant disponible sans ordonnance ». Mais son environnement professionnel, loin de l’aider, a contribué à entretenir sa dépendance. Il évoque « les quatre ou cinq bières bues avec le reste de l’équipe à la fin du service de nuit, les petits verres pour accompagner le client que l’on vient livrer… Boire avec d’autres avait quelque chose de dédramatisant. On se dit “Je ne bois pas plus que mon collègue, donc tout va bien.” C’est très insidieux, et cela repousse d’autant l’acceptation du problème ».

Laurence Cottet l’a appris à ses dépens. « Je n’étais pas la seule à boire », précise-t-elle. Pendant des années, son poste lui a même offert le cadre parfait d’un alcoolisme mondain acceptable. « J’ai connu les plus belles suites des hôtels et châteaux d’Europe. De 36 à 48 ans, je me suis noyée sous les paillettes, au début avec d’autres, puis seule dans ma chambre d’hôtel ou les bars des restaurants, et toujours en compagnie d’une bouteille. J’étais faussement rassurée car je ne buvais que du vin et du champagne, jamais d’alcools forts, ceux que les hommes se réservent. Mais sans me rendre compte que seule la quantité compte, et celle-ci, je ne la maîtrisais plus. » Pots de départ, fêtes de fin d’année, repas d’affaires, pots clandestins entre collègues… En France plus qu’ailleurs, l’alcool festif est socialement admis et valorisé, y compris en entreprise.
Et la convivialité aidant, on en oublie trop souvent que 8 % des salariés sont dépendants à l’alcool.

La réaction la plus tentante est d'ignorer le problème

Alors que faire ? Interdire, encadrer, sensibiliser… Chacun a son avis sur la question. Un chiffre interpelle : 95 % des demandes d’intervention du médecin du travail pour alcoolisme font suite à un dysfonctionnement grave au sein de l’entreprise.

«Les politiques d’interdiction appliquées à l’ensemble des salariés, tout comme les solutions purement individuelles, sont vouées à l’échec. Notre principal défi est de parvenir à responsabiliser les différents acteurs qui côtoient le salarié à risque pour qu’ils interviennent à temps, et pas seulement lorsque l’alcoolisme est installé et la situation de travail si mauvaise qu’on est au bord de la rupture », explique Isabelle Bidegain, médecin du travail à Tarbes et membre du Groupe d’analyse et de prévention des risques des addictions au travail. « La réaction la plus tentante est d’ignorer le problème tant que le travail est fait, et de compter sur le collectif de travail pour pallier d’éventuels manquements. »

Chef d’équipe chez Point.P, Hervé Odillon se souvient d’un de ses employés, dépendant à l’alcool. «  Son travail était impeccable, mais tout le monde savait que le midi, il buvait plus que de raison. Mon chef d’agence, qui avait eu vent du problème, m’avait demandé de le surveiller. C’est à ce moment-là que je l’ai couvert. J’ai estimé qu’il restait apte à travailler, qu’il n’était pas dangereux. Finalement, il a été muté dans une autre agence et licencié quelques mois plus tard. Ai-je fait une erreur en ne disant rien ? Possible.  » Jeune responsable encadrant une équipe d’anciens, Hervé avoue ne jamais avoir su comment en parler avec lui, ni vers qui se tourner pour ne pas le mettre en danger professionnellement. Laisser faire, couvrir le salarié qu’on ne veut pas dénoncer, de peur d’avoir son licenciement sur la conscience…

Pour Isabelle Bidegain, cette réaction est malheureusement classique. « Il y a une forme de malentendu, persistant, des salariés qui pensent protéger la personne en ne disant rien des dysfonctionnements constatés. Cette loi du silence entretient l’alcoolisation de la personne dépendante et retarde la prise en charge médico-sociale. Un salarié a le droit – et le devoir dans certains cas – d’alerter le médecin du travail. »

Les organisations syndicales sont elles aussi prises entre le marteau et l’enclume. Si certains signes d’une dépendance à l’alcool ne trompent pas –  des gueules de bois et des retards récurrents, un visage marqué, une main qui tremble, une qualité du travail qui se détériore  –, en parler n’est pas toujours facile. Jany [le prénom a été changé], délégué syndical dans une société de transport routier, a plusieurs fois alerté la direction en CHSCT sur l’un de ses conducteurs : un accrochage durant le temps de travail (qui vaudra à l’entreprise 5 000 euros de réparations matérielles) suivi d’un accident du travail, que le conducteur ne déclarera que le lendemain, « visiblement pour ne pas avoir à subir un test d’alcoolémie. Mais, pendant longtemps, la direction a plaidé le respect de la vie privée. Face au risque que ce salarié fait courir à lui-même et aux autres, ne pas intervenir s’apparenterait à de la non-assistance à personne en danger  ». Sur les conseils du médecin du travail, l’entreprise a finalement pris la décision d’une contre-visite médicale, dans l’espoir que l’électrochoc suscité invite le conducteur à se soigner afin de pouvoir garder son emploi.

La crainte d'être jugé

Abstinent depuis juin 2003, Patrick Rollot n’a jamais fait état de sa dépendance à son employeur, « par crainte d’être jugé », explique-t-il. «  Je suis parti me soigner en posant une semaine de vacances, et personne n’en a jamais rien su.  » Aujourd’hui, son statut de délégué syndical et sa propre expérience lui confèrent une certaine légitimité pour aller dialoguer avec des collègues en difficulté. Mais il en est conscient, «  tout le monde est démuni face à l’alcoolisme, car peu formé. Le choix des mots est primordial, et trop d’employeurs ont aujourd’hui tendance à renvoyer l’alcoolisme à une faiblesse individuelle. L’employeur devrait plutôt tendre la main à ceux qui veulent s’en sortir. Or, bien souvent, on sait que le salarié boit et on ne fait rien. On attend juste la faute, comme pour se déculpabiliser  ». Aujourd’hui, 70 % des personnes suivies pour alcoolisme chronique ont perdu leur travail. 

aballe@cfdt.fr

©Photo Tendance Floue - Graphiste : Murielle Guillard-CFDT

     

 

[Liens utiles]
Voici une liste de sites utiles qui fournissent de l'information sur l'addictologie-alcoologie, soit relative à la prévention, au conseil auprès des entreprises, soit en lien avec l’assistance aux malades.

www.alcool-info-service.fr ou au 0 980 980 930 (appel non surtaxé, accessible tous les jours de 8 heures à 2 heures du matin)

Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa). Présente sur tout le territoire grâce à ses 92 comités départementaux et ses 21 comités régionaux, cette association est un partenaire auquel s’adresser (comme l’ont déjà fait certaines équipes syndicales CFDT) pour du conseil ou la mise en place d’actions de prévention.

Association Additra, addictologie et travail, ayant pour but la prévention des mésusages de l’alcool et des substances psychoactives en milieu professionnel.

INPES. L'Institut national de prévention et d’éducation pour la santé.