[Dossier] Accueillir dignement les réfugiés

Publié le 22/12/2016

Derrière les chiffres et les idées reçues, il y a des hommes, des femmes et des enfants. Le démantèlement de la “jungle” de Calais démontre qu’en France, collectivités et citoyens peuvent se mobiliser pour leur offrir un accueil digne. À l’instar de nos voisins allemands.

La France solidaire existe

Le bidonville de Calais et les campements parisiens ont montré les failles dans l’accueil des migrants. Aujourd’hui, des solutions émergent enfin et, loin du rejet annoncé par certains, l’entraide est à l’ordre du jour.

 

      rea 246584 005 Chapelle WEB      
      Paris - quartier La Chapelle. La mairie a inauguré en novembre 2016
un « centre humanitaire d’accueil » de 400 places,
réservé aux hommes seuls et géré par Emmaüs Solidarité.
©Romain BEURRIER/REA
     

À Calais, le calme est revenu. L’emplacement de la “jungle” démantelée est sous surveillance policière renforcée. Les 10 000 migrants qui vivaient là dans la plus grande précarité ont été répartis dans les centres d’accueil et d’orientation (CAO) créés sur tout le territoire. Même situation à Paris, où les 3 800 migrants qui dormaient sur des cartons près du métro Stalingrad ont été délogés par la police début novembre et mis à l’abri. Afin d’éviter que de telles situations se reproduisent, la mairie de Paris a inauguré en novembre 2016 un « centre humanitaire d’accueil » de 400 places, réservé aux hommes seuls et géré par Emmaüs Solidarité. Un centre similaire, destiné aux femmes et aux familles, devrait ouvrir ses portes à Ivry-sur-Seine, en banlieue sud de Paris, courant janvier. Ces structures sont une sorte de sas : les réfugiés y restent quelques jours, le temps de se reposer après les épreuves traversées, de voir un médecin, de s’enregistrer auprès de l’administration. Ils sont ensuite dirigés vers un CAO, puis, le cas échéant, un centre d’accueil de demandeurs d’asile (Cada), où ils peuvent séjourner de six mois à un an, le temps nécessaire (en théorie) à l’examen de leur dossier. « Le centre humanitaire de Paris est une très bonne chose, approuve Pierre Henry, directeur général de France Terre d’asile. Mais, pour éviter les problèmes d’engorgement, il faudrait des centres de transit de ce type dans toutes les capitales régionales. » Les associations réclamaient depuis longtemps l’ouverture de tels lieux, garantissant un accueil digne aux migrants. La mairie de Paris aussi. « Dès le mois de mai 2015, quand d’importants flux de réfugiés sont arrivés en Europe et en France, nous avons demandé à l’État, dont c’est la compétence, de prendre une décision, rappelle Dominique Versini, adjointe à la maire de Paris. Nous n’avons pas été écoutés. Nous avons dû mener une bataille avec le gouvernement, amicale certes, mais une bataille quand même. »

« Ce qui agace les populations, c’est cette impression d’impuissance des pouvoirs publics ; cela alimente les peurs et le sentiment de rejet »

Les populations se mobilisent

Tout au long de l’année 2015, plus de trente opérations d’évacuation ont été diligentées à Paris. À peine évacués, les campements de fortune ressurgissent en quelques jours. En même temps, les images terribles des migrants de Calais prêts à risquer leur vie pour passer au Royaume-Uni tournent en boucle dans les médias. « Ce qui agace les populations, c’est cette impression d’impuissance des pouvoirs publics ; cela alimente les peurs et le sentiment de rejet », analyse Pierre Henry, qui dénonce un manque d’anticipation. Il faudra attendre septembre 2016 pour entrevoir un début de solution. Le ministère de l’Intérieur annonce alors un plan de répartition des migrants sur tout le territoire et la création de 9 000 places en CAO. Les collectivités locales sont invitées à se mobiliser afin d’accueillir les personnes venues de Calais ou de Paris. Plusieurs responsables politiques de l’opposition et de l’extrême droite, surfant sur les craintes et le populisme, crient alors à la folie, prédisant l’apparition d’autant de « mini-Calais » dans les régions. Certains vont jusqu’à refuser d’appliquer les consignes émanant des préfets.

À Avranches, petite ville normande de 8 000 habitants, l’annonce de l’ouverture en janvier 2016 d’un Cada et de l’arrivée de 90 migrants suscite des avis partagés. Le maire, sans étiquette, est favorable au projet. Il organise une réunion publique. L’ambiance est houleuse. L’ancien maire Les Républicains exprime son hostilité et agite la menace d’une recrudescence de la délinquance. Un an après, les tensions sont retombées. Le centre héberge des demandeurs d’asile de dix-neuf pays différents : Centrafrique, Ukraine, Bangladesh, Érythrée, etc. « Le centre vit sa vie, et la population est rassurée, estime Rédouane Boudaoud, le directeur du Cada. Dès l’ouverture, les dons de vêtements, de matériel de puériculture ont rapidement afflué, nous avons 70 bénévoles, dont certains viennent tous les jours donner des cours de français. »

Dans la plupart des collectivités concernées, le bilan est tout aussi positif. Près de Nancy, un CAO temporaire de 60 places a été installé sur un ancien site de formation. Les 19 maires de la communauté de communes, majorité et opposition confondues, ont revêtu leur écharpe tricolore au moment de souhaiter la bienvenue à 49 migrants, des jeunes Soudanais arrivés par car depuis Calais. « Les élus, les associations, les bénévoles, tout le monde s’est mobilisé, témoigne le maire de Neuves-Maisons (Meurthe-et-Moselle), Jean-Paul Vinchelin. Ce sont des jeunes, ils se remettent de rudes épreuves, il faut les occuper ; la Ligue de football leur a donné des équipements et ils s’entraînent au stade. Ils s’intéressent à la vie locale, ils posent beaucoup de questions. Nous nous préparons à fêter avec eux la Saint-Nicolas. Il y a bien eu quelques provocations du FN, mais elles n’ont pas pris. » Comme le souligne le maire, « le monde populaire est encore solidaire ».

mnetchaninoff@cfdt.fr

©Photo Philippe Pauchet

     

[INTERVIEW]

Didier Pruvot Michel-AgierWEB“La culture de l’hospitalité renaît sous de nouvelles formes”

Michel Agier, Anthropologue, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.

En quoi l’hospitalité est-elle une question politique ?

C’est plutôt une affaire bureaucratique, malheureusement. Mais elle pourrait reprendre une dimension politique au sens positif du terme. L’hospitalité est en train de renaître au niveau communal. Certaines villes ont pris des positions différentes de celles des gouvernements, on l’a vu avec Barcelone, Rome, Paris maintenant. On assiste aussi à une réémergence de l’hospitalité au niveau individuel. Des personnes et des petits collectifs affirment leur volonté d’accueillir l’autre même si cela va à l’encontre des décisions d’État, même si cela comporte des risques. Cela montre bien que l’hospitalité n’est ni un sujet consensuel ni une valeur en soi. Il provoque des clivages et des conflits, comme on le voit à l’échelle de l’Union européenne. C’est nécessaire, car cela permet d’ouvrir le débat sur la façon dont doivent se réinventer les modalités de l’hospitalité.

Que dit l’anthropologie sur notre capacité à accueillir l’autre ?

Beaucoup de chercheurs et de philosophes se sont penchés sur la question de l’hospitalité. Dans les années 90, Jacques Derrida parlait d’une hospitalité inconditionnelle, absolue, infinie. Cette idée d’inconditionnalité renvoie à un discours religieux, qui existe d’ailleurs aussi bien dans le monde chrétien que dans le monde musulman ou les sociétés africaines. Accueillir l’autre se fait dans le cadre de la relation à Dieu. C’est un sacrifice : je sacrifie une part de ma maison, de mon temps à un étranger, parce que l’étranger est un envoyé de Dieu. Il y a une autre conception de l’hospitalité, née au siècle des Lumières. La philosophie des Lumières dit qu’il faut accueillir les étrangers pour que le monde continue de fonctionner correctement, pour qu’il y ait la paix dans le monde.

 Qu’en est-il de l’hospitalité d’un pays ?

C’est une histoire qui remonte au Moyen Âge. On a détaché l’hospitalité de la responsabilité individuelle et on l’a transférée à un collectif. Au xive et au xvsiècles, cette responsabilité incombait à des confréries religieuses, des hospices comme Saint-Vincent-de-Paul à Paris, qui recueillaient les malades, les pauvres et les étrangers. Ensuite, le principe de l’hospitalité communale s’est appliqué ; chaque commune choisissait ses propres règles. Puis ce sont les États-nations qui ont décidé de l’accueil et du traitement des étrangers. C’est à ce moment qu’est apparue la notion d’asile, la prise en charge par l’État des étrangers. On arrive au xxisiècle à une crise en Europe, pourtant relativement mineure par rapport à tous les mouvements de population dans le monde, en Afrique, en Asie en Amérique latine. Les gens meurent en traversant la Méditerranée, et c’est insupportable. En même temps, on a fait disparaître la culture de d’hospitalité en la déléguant aux États, puis en l’incluant dans le contrôle des populations, des territoires et des frontières. Jusqu’à ce que la question de l’hospitalité revienne dans le débat public.  

     
      Propos recueillis par Marie-Nadine Eltchaninoff