[Dossier 3/3] Que reste-t-il de Mai 68 ?

Publié le 25/05/2018

Mai 68 a été le point de départ d’une autre manière d'envisager le monde, les institutions, l'individu. Église, pouvoir politique, culture… partout, les acquis d'hier sont remis en question. 

 

EN POLITIQUE…
Le désir d’autonomie plus fort que la tentation autoritaire

Malgré mai 1968, le pouvoir en France reste très centralisé et vertical. Il n’empêche. Le désir de liberté individuelle ne s’est jamais essoufflé depuis. Explications avec Bruno Cautrès, chercheur au Cévipof*.

 « La récréation est finie. » Le 19 mai 1968, débarquant de l’avion en provenance de Roumanie, le général de Gaulle siffle doctement la fin de la partie, réduisant les grévistes et les étudiants à de gentils écoliers qu’il suffit de remettre dans le rang avec autorité. Cinquante ans plus tard, une partie des Français semble regretter cette figure tutélaire, capable – ou pas ! – d’imposer sa toute-puissance. Fantasme ou réalité ? 

De Giscard, caricaturé sous les traits de Louis XIV, à Macron, représenté en Jupiter, « la narration sur le pouvoir césariste en France est une histoire qu’on se raconte, tempère Bruno Cautrès chercheur au centre de recherches politiques de Sciences Po. Toutes les études disent la même chose : depuis 1968, il y a une remise en cause continue des formes d’autorité verticale politiques, professionnelles et privées. Mais, dans le même temps, on a vu apparaître une demande d’ordre public ».

Cette ambiguïté entre une aspiration de plus en plus affirmée à davantage d’autonomie, d’un côté, et une fascination pour une forme de « caporalisme », de l’autre, se retrouve dans les baromètres successifs mesurant la confiance politique des Français. Alors que plus de 80% d’entre eux plébiscitent la démocratie représentative sur tout autre type d’organisation politique (84% dans le dernier baromètre, datant de janvier 2018), ils sont quand même entre 45 et 50% à estimer qu’un bon système pourrait être incarné par un homme fort qui ne se préoccupe ni des élections ni du Parlement.

Une tendance de long terme

Tous les ans, le magazine anglais The Economist dresse le classement des 200 démocraties dans le monde. La France figure systématiquement dans le deuxième groupe, celui des démocraties imparfaites. En cause ? La question du contrôle de l’exécutif. « Ce que les citoyens souhaitent avant tout, ce sont des élus honnêtes et qui rendent des comptes », résume le chercheur. Dans toutes ces études, on ne décèle admiration ni pour Vladimir Poutine ni pour Viktor Orbán mais plutôt un désir de plus grande efficacité.

Ce désir s’exprime encore plus nettement depuis le début des années 90. La chute du mur de Berlin et la fin des idéaux, le traité de Maastricht, ratifié dans la douleur, la récession économique et le développement du chômage de masse ont donné le sentiment à la population que les élites politiques ont petit à petit perdu le contrôle de la situation. Sur le long terme, pourtant, malgré quelques coups de menton de dirigeants, la tendance est bien d’introduire davantage d’horizontalité dans un système présidentiel très centralisé. « Il y a cinquante ans, le président de la Ve République portait un uniforme militaire. Aujourd’hui, c’est inconcevable », sourit Bruno Cautrès.         

* Centre de recherches politiques de Sciences Po.

dprimault@cfdt.fr


DANS  L’EGLISE…
“Mai 68 a légitimé la notion de minorité”

Denis Pelletier, directeur d’études « Histoire et sociologie du catholicisme contemporain », à l’École pratique des Hautes Études.

Comment les catholiques ont-ils vécu Mai 68 ?

Les « années 68 », qui vont jusqu’à 1973-1974, sont un moment de très fort engagement des catholiques de gauche et d’extrême gauche dans la recomposition de l’espace politique. Mais c’est également un moment d’effondrement des pratiques religieuses, du recrutement des prêtres et de crise du magister romain, attaqué sur sa droite par les intégristes et sur sa gauche sur les questions de morale et de sexualité. Il faut ajouter à la même période les retombées du concile Vatican II : l’ouverture au monde moderne et surtout la déception qui a suivi très rapidement quand Rome a refermé les vannes. C’est un ébranlement analogue à celui de la Révolution française : les catholiques sont pris dans ce mouvement, y jouent un rôle et y perdent des plumes comme lors de la Révolution.

Reste-t-il un « héritage » de ces années dans les rapports entre la société et la religion catholique ?

On ne peut pas parler d’héritage, mais on peut identifier trois lignes de fracture intéressantes qui permettent de comprendre la situation actuelle. Mai 68 marque l’apparition de revendications des minoritaires – des minorités s’exprimant en tant que minorités –, comme le féminisme (bien que les femmes soient majoritaires en nombre, elles sont à cette époque considérées comme une minorité politique). Cela débouche sur la question du genre, essentielle pour toutes les religions.
La division reste aujourd’hui très forte au sein des catholiques autour des politiques de genre, comme l’a montré l’épisode du Mariage pour tous.

Des protestations de Mai 68 émerge une réflexion sur la capacité de chaque individu à construire ou à négocier lui-même sa propre identité. Cinquante ans plus tard, le sujet divise encore en interne ; on voit bien une partie, plutôt à gauche, ou libérale, qui se conçoit bien dans la société contemporaine et garde l’idée de la construction individuelle de soi au sein de cette société, et une partie, plutôt traditionaliste, qui conçoit le catholicisme comme une identité reçue et peut dériver vers une conception identitaire. Enfin, dans le sillage de Mai 68, on assiste au début de la transformation du catholicisme en une minorité de pratiquants au sein de la société française ; c’est une situation compliquée à gérer pour les catholiques.


À titre d’exemple, les opposants au Mariage pour tous ont construit leur lutte comme celle d’une minorité catholique agissante. Une minorité qui est, de plus, convaincue d’être dépositaire d’une sorte de patrimoine de valeurs chrétiennes propres à la France, ce qui fabrique de l’inquiétude et du repli identitaire.

Et concernant les autres religions ?

Mai 68 a légitimé la notion de minorité, y compris au niveau religieux, on voit apparaître dans les années 70 des mouvements à la fois minoritaires, contestataires et identitaires, tant parmi les catholiques que les protestants et les juifs. C’est à partir de cette période qu’on assiste à un retour de la vie communautaire dans le judaïsme. La « question » de la minorité musulmane est apparue plus tard, dans les années 80.

Ces évolutions ne sont pas directement liées à Mai 68, mais elles ont été rendues possibles parce que les événements ont permis de reconnaître que les minorités avaient des droits. Ce prisme minorité vs pluralisme est sans nul doute l’une des articulations par lesquelles les religions ont retrouvé une prise sur la société. 

nballot@cfdt.fr

 


 

 

DANS LA CULTURE…

 

“Le théâtre est politique par définition”

 

Christian Schiaretti, metteur en scène et directeur du Théâtre national populaire de Villeurbanne.

 

« S’il y a un retour de l’autoritarisme dans la culture ? Je ne perçois pas actuellement d’interventionnisme d’une autorité supérieure à la mienne sur les contenus dans le théâtre, affirme le metteur en scène Christian Schiaretti. Ce risque existe mais il est lié à l’art théâtral, qui est politique par définition. Je ne fais pas d’autocensure. Je dirais même que la provocation et l’apologie du désordre ont été le fonds de commerce du théâtre pendant un bon moment. Le théâtre s’exprimant dans l’espace public, il peut conduire à des positionnements contradictoires, des contestations d’origine idéologiques diverses. C’est même souhaitable, c’est un signe de bonne santé. » En revanche, sur les contenants, la discipline même du théâtre, Christian Schiaretti voit les choses différemment. « Dans ce domaine-là, on a des prises de position à très haut niveau, de la part président de la République, sur la dimension littéraire notamment. Le chef de l’État défend la langue française. C’est une incitation à une réflexion active sur la place que l’on accorde à la langue dans le théâtre. Cela peut apparaître comme un retour à un exercice artisanal de notre métier. On n’en voit pas encore les effets mais il y a un changement de braquet très clair. On peut lire ce changement comme une dimension réactionnaire qui réactiverait un principe patrimonial figé, celui de la belle langue. Cela peut aussi être un coup d’arrêt à une conception que la gauche a portée et qui dit : “Tous les goûts sont dans la nature”. »

 

Revenir aux fondamentaux

 

Pour Christian Schiaretti, si l’on remet la littérature au centre de l’enseignement dans l’Éducation nationale, « cela signifie que demain, nous aurons dans les salles des gens qui auront un savoir, un goût de la littérature qui va créer une demande. Du côté des gens de théâtre, il est nécessaire que nous ayons aussi cette discipline pour être dans le dialogue avec ces gens ». Le metteur en scène partage cette réaffirmation de la langue. « Nous pratiquons un art qui a besoin de revenir à des fondamentaux qui définissent ce que l’on fait dans un théâtre public, estime-t-il. Considérons ce dernier comme un stade où un public et des artistes vérifient leurs affinements d’oreilles quant à la délicatesse de notre langue, qui n’est pas seulement un véhicule de communication mais aussi parce qu’elle est tout simplement belle. »

 

 dblain@cfdt.fr

 

© Photo Tesson/Andia.fr