[Dossier 3/3] Harcèlement sexuel au travail : Face au sexisme, salariés et direction dans le même bateau

Publié le 08/02/2018

Alertés par l’inspection du travail sur des cas de harcèlement sexuel, les représentants du personnel et la direction de Brittany Ferries ont établi un plan d’action à destination de tous les salariés.

Brittany Ferries n’a pas attendu que les médias braquent leurs projecteurs sur de sordides affaires de harcèlement sexuel pour s’attaquer de front au sexisme en interne. Dès 2015, la compagnie a mis en place un plan d’action afin de sensibiliser tout son personnel. Un précurseur ? « Oui, sans doute, quand on voit toutes les affaires qui éclatent un peu partout aujourd’hui », estime Sylvie Vimond, déléguée syndicale CFDT de l’entreprise et secrétaire du CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail).

Tout est parti d’une injonction de l’inspection du travail à la suite de cas de harcèlement au sein de l’entreprise basée à Roscoff, dans le Finistère, se souvient la représentante du personnel. La lettre de l’administration centrale lue lors d’une séance du CHSCT de 2013 a fait l’effet d’une petite bombe. Les mots sont durs. « Le courrier parlait de pratiques d’un autre temps, se remémore Sylvie. La direction aurait très bien pu se contenter d’envoyer un courrier à l’ensemble du personnel pour lui rappeler la loi. » La stratégie retenue n’est pas celle-là. Elle va bien plus loin.

L’implication de tous les salariés

      SVimond YAquilina Stephane-Vaquero      
      Sylvie Vimond, déléguée syndicale CFDT de l’entreprise
et secrétaire du CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité
et des conditions de travail) avec Yves Aquilina, employé au service
informatique et délégué CFDT du site de Cherbourg.
     

Quatre ans plus tard, le plan d’action impulsé par la directrice des ressources humaines en poste à l’époque fait même figure de modèle. « La première décision a été d’impliquer tout le monde, insiste Yves Aquilina, employé au service informatique et délégué CFDT du site de Cherbourg. Quels que soient leur position hiérarchique et leur métier, tous les salariés devaient s’inscrire dans cette démarche. » Une implication qui passe par une décision : pour la première fois, les deux CHSCT – celui du personnel navigant et celui les salariés sédentaires – ont collaboré au sein d’une même commission bien-être. C’est à travers elle que le plan d’action a été imaginé de A à Z.

Autour de la table, des élus du personnel et des représentants de la direction, bien sûr, le médecin du travail, un inspecteur du travail et aussi des permanentes de l’AVFT (Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail). « Le rôle de ces dernières a été prépondérant, souligne Sylvie. Elles sont arrivées avec toute leur expérience, en insistant sur les écueils à éviter. » Au fil des discussions, une idée a fait l’unanimité : pour être efficace, le plan doit être construit autour de sessions de sensibilisation de la totalité des 2 500 salariés de Brittany Ferries animées par des collègues volontaires.

Ils ont été une quarantaine à se manifester. Autant d’hommes que de femmes. Parmi eux, Virginie Rougé, attachée commerciale à Saint-Malo : « Nous avons bénéficié d’une formation de cinq jours dispensée par l’AVFT. La première journée m’a profondément marquée. Tous les stéréotypes ont été passés en revue à partir de chiffres et d’exemples très concrets. J’ai reçu en pleine face la réalité et la gravité du harcèlement sexuel. C’était incroyable »

Une dizaine de duos, obligatoirement mixtes, ont été constitués. Charge ensuite à ces binômes d’animer des sessions de formation de deux heures pour sensibiliser les employés des bateaux et des bureaux aux conséquences et à la nature délictuelle de ces comportements déviants. « Il s’agissait de ne stigmatiser personne, et d’éviter que l’on puisse nous renvoyer les arguments du genre “vous ne connaissez rien au milieu dans lequel nous évoluons”, insiste la secrétaire du CHSCT. Mais organiser cette vaste machinerie a occupé 80% de mon temps pendant deux ans et demi. »

“Toutes les mentalités n’ont pas encore évolué”

Il faut dire que la structuration de la compagnie maritime n’a pas facilité les choses. À terre, la société est répartie sur cinq sites, entre Roscoff et Le Havre. Mais c’est surtout à bord des dix bateaux de Brittany Ferries que l’organisation est singulière : les salariés navigants alternent sept jours en mer puis sept jours de repos. Élaborer le planning dans ces conditions tenait du casse-tête. « Pourtant, si nous avons réussi à le mettre en place, toutes les entreprises peuvent le faire », sourit Yves.

Le défi a été relevé en deux phases entre 2015 et fin 2016. « Malgré quelques chausse-trapes, l’épreuve du passage à l’action des premières sessions à bord ou à terre s’est bien passée, reprend-il. L’accueil lors de la deuxième séquence de formations a été encore meilleur. » Preuve que le bouche-à-oreille entre salariés a marché à plein.

Et aujourd’hui ? Les résultats d’une telle opération sont difficilement mesurables. Une chose est sûre : les calendriers de femmes dénudées ont disparu des bureaux et des bateaux, relève le président du CHSCT, le capitaine d’armement Vincent Pinel. « Le message est passé, même si toutes les mentalités n’ont pas encore évolué », tempère-t-il. Et Sylvie constate : « Les choses ne peuvent pas changer du jour au lendemain mais on entend moins de blagues grivoises dans les couloirs. Des lignes rouges ont été tracées. Elles sont d’ailleurs régulièrement rappelées par la direction. » Autre constat, les salariées éprouvent moins de craintes à dénoncer les actes de harcèlement dont elles sont victimes ou témoins et n’hésitent pas à utiliser la procédure interne désormais connue de tous. Reste à inscrire cette sensibilisation dans la durée.

« Au sein du CHSCT, nous réfléchissons à de nouvelles idées pour que le soufflé ne retombe pas », indique la déléguée CFDT. Pourquoi ne pas poursuivre l’expérience par des sessions de formation en ligne ? Le projet est dans les cartons. Il pourrait même voir le jour dès le mois de mars. 

dprimault@cfdt.fr

© Stéphane Vaquero

     

 
“La lutte contre les violences sexistes et sexuelles est un sujet syndical”

La CFDT n’en est pas à son premier combat féministe. Engagée dès les années 70 pour le droit à l’avortement, pour l’égalité professionnelle, contre les discriminations et le harcèlement sexuel, le syndicat a ouvert en 2009 un nouveau chantier avec le programme « Respecté.e.s », dont l’initiative revient à l’Union départementale CFDT de Paris. Un plan de formation et de sensibilisation des militants a été lancé en partenariat avec l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail. « La lutte contre les violences sexistes et sexuelles est un sujet syndical, rappelle Marie-Andrée Seguin,secrétaire nationale chargée de la politique mixité et égalité professionnelle. Il n’y a pas de tolérance possible à partir du moment où la dignité de la personne est en jeu. »

Accueil des femmes, écoute, accompagnement, mise en place de dispositifs d’alerte ou de plans de prévention figurent au programme, ainsi qu’une information précise sur les évolutions récentes de la loi et de la jurisprudence. Un guide sur les violences sexistes et sexuelles est téléchargeable sur le site de la CFDT, accessible à tous [À CONSULTER EN CLIQUANT SUR CE LIEN]. L’interne n’est pas oublié, car ce type de violences peut se produire partout, y compris à la CFDT. Le combat se mène aussi au niveau national. La ministre du Travail a sollicité en novembre 2017 l’avis des partenaires sociaux sur les évolutions législatives qui permettraient de renforcer la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, tout en mentionnant « un arsenal juridique complet » à même d’assurer la protection des victimes comme des personnes dénonçant les faits. Dans sa réponse à la ministre, Laurent Berger souligne que les sanctions ne sont pas suffisamment dissuasives pour que cette protection soit une réalité, sachant que le montant moyen des amendes est de 1 000 euros et que 95 % des plaintes pour harcèlement sexuel sont classées sans suite. La CFDT réclame également davantage de moyens alloués aux associations qui accompagnent les victimes, le renforcement de la formation des médecins, gendarmes, policiers, magistrats, et la mise en place sur les lieux de travail de procédures simples, claires et sécurisées pour les victimes et les témoins. Une réflexion sur un dispositif d’alerte pour les salariés des très petites entreprises doit être menée.