[Dossier 3/3] Cinquante nuances de gris - Les mal-aimés des entreprises

Publié le 26/06/2019

Malgré de très timides évolutions, la place des plus de 50 ans sur le marché du travail reste problématique. Le thème du bien-vieillir ne figure que rarement dans les préoccupations des employeurs.

La société vieillit, les salariés aussi… mais dans les entreprises, on semble toujours aussi hermétique à cette évolution. Les seniors restent mal aimés, victimes de stéréotypes toujours tenaces : réticents aux changements, notamment technologiques, moins productifs, moins motivés, etc. Pour bon nombre d’employeurs, l’âge est avant tout perçu comme un handicap. La France se place en tête des pays les plus défiants vis-à-vis de ses salariés âgés, selon une étude publiée par le Défenseur des droits.

Les décennies de politiques publiques encourageant les départs précoces à la retraite ont entretenu ces préjugés, confortant l’idée qu’au tournant de la cinquantaine, il était de bon ton de laisser sa place aux plus jeunes. Pourtant, les mentalités devront évoluer car la part des salariés âgés dans la population active ne va cesser d’augmenter. Un phénomène évidemment lié au vieillissement de la population mais aussi à l’extinction progressive des dispositifs de préretraites, aux réformes des retraites successives qui obligent à travailler plus longtemps, mais aussi aux difficultés financières qui contraignent certains seniors à poursuivre leur activité afin de boucler leurs fins de mois. Depuis dix ans, le taux d’emploi des 50-64 ans a sensiblement augmenté (+ 8,2 % entre 2007 et 2017, selon l’Insee), s’établissant à 61,5 %. Pour rappel, il était d’à peine 40 % au début des années 2000.

60,2 % des plus de 55 ans étaient au chômage depuis plus d’un an en 2018

Mais ces chiffres masquent une autre réalité, celle du taux de chômage des plus de 50 ans qui continue d’augmenter alors même qu’il baisse pour d’autres catégories. Et ces actifs sont en proportion bien plus impactés par le chômage de longue durée. En effet, 60,2 % des plus de 55 ans étaient au chômage depuis plus d’un an en 2018, contre 41,8 % pour l’ensemble des chômeurs de 15 à 64 ans.

La prévention, la grande absente

Si le monde du travail reste figé dans sa perception pénalisante et discriminante de l’âge, le problème vient aussi du fait qu’il continue à fonctionner en mettant de côté ces salariés, considérés comme usés. Les organisations de travail sont marquées par l’intensification des rendements, et le thème du bien-vieillir en milieu professionnel reste absent de la réflexion des entreprises, qui privilégient des critères économiques de court terme. « Cette manière de penser la performance n’aide pas à mettre en place des politiques de prévention qui s’intéresseraient aux parcours, aux processus concernant la santé et les compétences. Et ce, dès le plus jeune âge », explique ­ Corinne Gaudart, ergonome au CNRS.

Comme l’indique par ailleurs Marion Gilles, chargée de mission à l’Anact (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail), « l’âge à lui seul n’est pas prédictif de la manière dont on s’use au travail. Toute la question est de garder en bonne santé les travailleurs, pour qu’ils puissent être en emploi jusqu’à l’âge de la retraite, d’où l’importance de la prévention. »

Malheureusement, cette question reste encore trop souvent abordée dans l’urgence, une fois les problèmes (inaptitude, absentéisme, etc.) déclarés et que cela impacte négativement l’activité économique. Même si certaines grandes entreprises comme Airbus, La Poste, Solvay ou Boiron ont commencé à prendre la mesure des changements à opérer dans les organisations de travail, les avancées sont encore très timides. L’expérience des seniors n’est pas encore perçue comme susceptible d’être un atout et une richesse pour l’entreprise. C’est pourtant l’une des clés qui permettront de réconcilier le monde du travail avec ses seniors.

epirat@cfdt.fr

©Photo LuxIP3/Bonnefont

     

 

Un travail sur mesure

« Plus on avance en âge et plus on a besoin de marges d’autonomie dans son travail pour mettre à profit les acquis de son expérience. Certaines organisations du travail sont plus propices pour cela », indique Marion Gilles, chargée de mission à l’Anact. Malheureusement, ce sont les organisations « rigides » qui sont encore largement majoritaires dans les entreprises. Certaines ont toutefois compris l’intérêt à faire évoluer leurs pratiques, telle cette entreprise de composants électroniques, accompagnée par l’Anact, qui a revu ses lignes de production afin de donner plus de polyvalence et d’autonomie aux opérateurs « en instaurant des temps d’échanges pour réfléchir aux process et les améliorer ».

Et donc de valoriser l’apport des salariés expérimentés. Autre exemple, cette structure de soins de longue durée où le personnel donnait tous les signes de l’épuisement professionnel. La réflexion sur l’organisation du travail a conduit à créer de nouvelles fonctions « afin de proposer des postes qui puissent préserver le personnel de cette usure », indique Marion Gilles. Des postes d’« infirmières relais » ont été mis en place. Leur rôle est d’assurer le lien entre les médecins, les patients et les familles. Ces infirmières sont également devenues des formatrices ou superviseuses de plus jeunes collègues. Ces postes, occupés soit à temps plein, notamment en fin de carrière, soit en temps partagé avec une activité de soins, ont non seulement permis un allègement des contraintes physiques du métier d’infirmière mais aussi une valorisation de l’expérience de ces professionnelles. À chaque fois, c’est bien une expertise fine des situations de travail qui a permis de dégager des améliorations des conditions de travail, dont les seniors mais aussi l’ensemble des salariés ont pu profiter.