[Dossier 2/3] “Sur internet, on cherche l’information qui nous conforte”

Publié le 13/07/2017 à 16H30
Gérald Bronner est sociologue et professeur, membre de l’Institut universitaire de France et auteur de plusieurs ouvrages dont L’Empire des croyances (2003) et La Démocratie des crédules (2013).  

GBronner NLCailleVous avez décrit dès 2013 une Démocratie des crédules. De quoi s’agit-il ?

Nous pensions tous que les progrès de la science et l’augmentation du niveau d’éducation permettraient l’avènement d’une société de la connaissance et feraient de nous des citoyens éclairés par la raison. Or il me semble que la démocratie de la connaissance est en train de glisser vers l’empire de la croyance. Les mythes du complot, qui sont fondés sur un effet de dévoilement satisfaisant pour l’esprit, progressent de façon très inquiétante. Le mythe conspirationniste sur le 11-Septembre, selon lequel les États-Unis et/ou Israël auraient fomenté ces attentats, rencontre un succès étonnant : 15 % des Français considèrent que l’un ou l’autre est impliqué, 23 % disent avoir un doute sur la version officielle.

À quoi ce phénomène est-il dû ?

 Il trouve son origine dans la libéralisation du marché de l’information – qui est en soi une bonne chose pour la démocratie. Mais cette dérégulation s’est accompagnée d’une méfiance grandissante vis-à-vis des évolutions techniques et scientifiques. Je donne souvent l’exemple du vaccin du ROR (rougeole, oreillons, rubéole) : à la fin des années 90, la revue médicale The Lancet évoquait un lien possible entre ce vaccin et l’autisme. Une thèse aussitôt réfutée – y compris par l’auteur de l’article, qui a reconnu son erreur. Cela n’a pas suffi à arrêter la rumeur ni à enrayer la chute vaccinale, qui a provoqué une résurgence des cas de rougeole et de nombreux morts parmi la population. En 2009, 9% des Français se méfiaient des vaccins ; aujourd’hui, ce taux atteint 40%.

Comment explique-t-on une progression aussi massive et rapide ?

 Cette méfiance envers les vaccins a toujours existé mais était confinée à un petit cercle de personnes convaincues. L’arrivée d’internet leur a permis d’essaimer dans l’espace public. Internet est une démocratie où certains votent mille fois et d’autres pas du tout. Ceux qui sont porteurs d’une croyance acquièrent une visibilité considérable. On trouve sur Facebook trois fois plus d’informations conspirationnistes que d’informations scientifiques, et les personnes qui relayent des thèses complotistes sont trois fois plus actives, parce qu’elles sont motivées. Elles ont un impact considérable sur les indécis, et ceux-ci, qui ne font pas partie de la catégorie des croyants, deviennent des crédules.

Pourquoi une telle propension à la crédulité ?

 Être crédule, ce n’est pas être stupide. Internet amplifie des pentes naturelles de l’esprit humain. Les biais cognitifs jouent un rôle important. L’un d’entre eux consiste à confondre causalité et corrélation. Mais le plus puissant est sans doute le biais de confirmation : on cherche l’information qui nous conforte dans notre opinion, plutôt que celle qui risque de nous déstabiliser intellectuellement. Ce biais est accentué par les algorithmes des sites internet. Quand vous avez acheté un certain nombre de livres sur Amazon.com, le site suggère des œuvres similaires ; Facebook vous confronte avec les amis avec lesquels vous avez déjà le plus grand nombre d’interactions. Cela vous enferme dans une position d’insularité intellectuelle.

Quel est l’impact des nouveaux médias sur internet ?

 Internet et la situation du marché de l’information nous placent devant la question de la démagogie cognitive. La tendance du marché, quel qu’il soit, est de s’indexer sur la demande potentielle et le marché de l’information se comporte de la même façon. Il existe un véritable marché de l’attention, du temps de cerveau disponible, dont les acteurs sont de plus en plus nombreux et dans une concurrence accrue, puisque n’importe qui peut tweeter, ouvrir un blog et produire de l’information.

Que vous inspire le discours de Donald Trump, qui défend l’idée d’une vérité alternative, les fameux “alternative facts” ?

 Trump est le symptôme purulent de la démocratie des crédules. Il pratique l’exaltation d’une forme de relativisme qui commence à essaimer dangereusement dans l’opinion publique. C’est un courant à combattre absolument. Il est urgent de remettre au goût du jour la pensée méthodique et rationnelle.

Propos recueillis par mneltchaninoff@cfdt.fr

© Illustrations : Nini La Caille