[Dossier 2/3] Que reste-t-il de Mai 68 ?

Publié le 18/05/2018

Emancipation des femmes, place nouvelle de l'enfant au sein de la famille, remise en cause de l'institution scolaire existante, le souffle de Mai 68 a certes bougé les lignes, mais l'intensité du changement n'a pas élé la même partout. Analyse sur ces trois aspects de la société avec trois spécialistes.

      Bibia Pavard      
      Bibia Pavard, historienne du féminisme.©DR      

Du MLF à #MeToo, le féminisme se renouvelle

Des années 70 à aujourd’hui, les femmes n’ont cessé de se battre pour leur émancipation et leur autonomie. Explications avec Bibia Pavard, historienne du féminisme.

 « Qu’est-ce qui est le plus long à faire cuire ? Le steak d’un révolutionnaire ou le steak d’un bourgeois ? » Ce slogan, né après Mai 68, résume à lui seul la place laissée aux femmes par les leaders du mouvement, exclusivement masculins. Mais les femmes se sont très vite fait entendre. « De petits groupes de femmes se sont réunis entre 1968 et 1970 afin de créer un mouvement autonome et revendiquer l’égalité des sexes, explique Bibia Pavard, historienne du féminisme. Pour leur première manifestation publique, elles ont déposé une gerbe à la femme du soldat inconnu. » En effet, « plus inconnue encore que le soldat inconnu, il y a sa femme », disaient les militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF), en 1970. « Le slogan le plus emblématique était : “le privé est politique”. Les femmes se retrouvaient pour discuter de sexualité, de la connaissance de leur corps, des violences, du viol, des femmes battues ; elles affirmaient que ces sujets, considérés jusque-là comme relevant de la sphère privée, étaient en fait politiques et révélateurs d’une société régentée par la domination masculine », explique l’historienne.

Ce mouvement a entraîné une prise de conscience de la société tout entière et l’acquisition de nouveaux droits pour les femmes, dont celui, fondamental, de pouvoir avorter légalement (1975). « Les années 70 ont vu émerger une forme de féminisme institutionnel, ou féminisme d’État, avec une prise en compte par les politiques publiques des questions d’égalité entre les femmes et les hommes et de lutte contre les violences », note l’historienne.

La libération de la parole qui a succédé à l’affaire Weinstein s’inscrirait donc dans le droit fil des mouvements précédents. « Ce qui est nouveau, c’est le mode d’action. Le numérique rend plus visible cette prise de parole à travers la masse des témoignages postés sur les réseaux sociaux, note Bibia Pavard. Une nouvelle génération s’est emparée de sujets qui étaient déjà portés par leurs aînées, tel que le harcèlement de rue, une nouvelle expression pour désigner ce qui était auparavant appelé la drague lourde. D’ailleurs, dans les assemblées générales du mouvement MeToo se côtoient aussi bien des féministes de la génération 70 que des femmes qui se sont engagées dans les années 90 ou encore de très jeunes militantes. » La relève est assurée, le combat des femmes peut continuer. 

mneltchaninoff@cfdt.fr

 


La révolution dans la famille

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Avec Mai 68, la famille sort du XIXe siècle. D’un modèle autoritaire et paternaliste elle évolue vers un fonctionnement plus démocratique. Précisions avec François de Singly, sociologue.

S’il est un lieu où le souffle révolutionnaire de Mai 68 a bouleversé l’ordre établi, c’est bien celui-là. « La famille, qui est pourtant l’une des instances les plus conservatrices qui soient, a été profondément transformée à la suite de Mai 68 », affirme avec conviction le sociologue François de Singly. « Jusque dans les années 60, la famille était un lieu de répression, pour reprendre les termes de l’époque, rappelle François de Singly. Les enfants n’avaient aucun droit, ils ne parlaient pas à table, le vouvoiement était de rigueur dans les milieux bourgeois. »

Toutefois, dès avant 1968, quelques indices laissent entrevoir un changement de mentalité. « En 1965, l’invention de la presse éducative, avec le lancement du magazine Pomme d’Api, marque le début d’une prise en compte des besoins de l’enfant », explique le sociologue. Arrive ensuite, dans les années 70, la vague Dolto. La pédiatre et psychanalyste publie Lorsque l’enfant paraît, un best-seller, et des millions d’auditrices écoutent son émission quotidienne sur France Inter. Françoise Dolto tient un discours inédit sur l’enfant, considéré comme un sujet à part entière, dont il convient d’écouter la parole. « Ce mouvement d’une plus grande attention portée à l’enfant est profond et irréversible », souligne François de Singly.

L’enfant prend une place nouvelle et cela modifie par un effet domino celle du père et de la mère. En 1970, la loi redéfinit les relations familiales dans des termes hautement symboliques : le principe de la « puissance paternelle » est remplacé par celui de « l’autorité parentale ». « On passe de l’arbitraire du pouvoir à une logique plus éducative, l’exercice d’une autorité plus douce », décode le sociologue. Détrôné, le pater familias partage désormais l’exercice de l’autorité avec la mère. Les « nouveaux pères » sont plus disponibles, ils deviennent coéducateurs de leurs enfants.

Le divorce par consentement mutuel (1975) est une autre date importante dans l’évolution de la famille car il change le sens du mariage : la femme et l’homme peuvent en sortir s’ils le souhaitent. Il est le signe d’une augmentation du pouvoir des individus sur les institutions. Les femmes, jusqu’alors assignées au rôle de mère au foyer, se libèrent des maternités non désirées grâce à l’accès à la contraception (1967) et le droit à l’avortement (1975). Elles prennent leur indépendance et s’investissent dans la sphère professionnelle. « Ces années ont vu l’émancipation des deux “mineurs” de la famille qu’étaient la femme et l’enfant », résume François de Singly. Avec pour résultat la famille d’aujourd’hui, plus souple et démocratique, aux modalités plus diverses, notamment depuis la reconnaissance des familles homoparentales, et où l’autorité s’exerce non plus sur un mode répressif mais dans la négociation. 

mneltchaninoff@cfdt.fr


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      François Dubet, sociologue.
©DR
     

“L’école est restée beaucoup plus traditionnelle que la famille”

Née à l’université, la révolte de 68 n’a pourtant pas bouleversé l’institution scolaire. Analyse de François Dubet, sociologue.

La révolte antiautoritaire de Mai 68 est-elle parvenue à révolutionner l’école ?

Que Mai 68 ait tout bousculé à l’école me paraît faux. Il y a eu une remise en cause des formes traditionnelles et très lourdes de l’autorité à l’école, mais ce n’est ni la fin de l’autorité ni le triomphe de pédagogies alternatives. L’école est restée beaucoup plus traditionnelle que la famille. Les conseils de discipline fonctionnent, on continue à sanctionner les élèves pour insuffisance de résultats ou problèmes de comportement.

L’école d’aujourd’hui n’a pourtant rien à voir avec celle des années 60 ?

Ce qui a changé l’école malgré elle, car elle a été un peu contrainte et forcée, c’est la massification scolaire. Avant 68, un professeur de lycée enseignait à des élèves qui lui ressemblaient ou qui étaient suffisamment sélectionnés pour jouer le jeu. À partir de 1975, avec l’objectif d’amener 60% d’une classe d’âge au bac, sont arrivés de nouveaux élèves qui n’étaient pas disposés comme l’étaient leurs prédécesseurs à recevoir l’enseignement des professeurs. Mais on n’a pas touché au système. Tous les ministres qui s’y sont essayés se sont heurtés aux conservatismes de tous bords et à l’accusation de nivellement vers le bas. On a juste confié aux enseignants la charge de se débrouiller avec les moyens du bord.

Comment le rapport à l’autorité a-t-il évolué ?

L’autorité était autrefois fondée sur des principes sacrés non discutables. Dans les sociétés démocratiques, il n’y a plus de principes sacrés, donc l’autorité est discutable. L’exercice de l’autorité qui allait de soi – « tu m’obéis parce que je suis ton père, ou parce que je suis ton prof » – s’est effondré en France et un peu partout ailleurs. Cette évolution s’est faite sur un temps long qui dépasse Mai 68. D’ailleurs, personne ne voudrait revenir dessus.

N’y a-t-il pas dans la société une nostalgie de « l’école d’avant » ?

On a souvent le sentiment que l’école française aurait atteint par le passé une sorte de perfection, un âge d’or dont on s’éloignerait toujours plus. Or il faut savoir qu’en 1902, seulement 2 % d’une classe d’âge allait au lycée. En 1950, le taux de Français qui obtenaient le certificat d’études n’atteignait pas la moitié du taux des bacheliers d’aujourd’hui. Personne ne voudrait pour ses propres enfants d’une école comme on pouvait la connaître dans les années 50.

Le ministre de l’Éducation nationale dit vouloir « rétablir l’autorité » à l’école. Qu’en pensez-vous ?

Aucun gouvernement ne peut « rétablir l’autorité ». Les mesures annoncées par Jean-Michel Blanquer sont surtout symboliques. Le ministre joue très adroitement sur les attentes des uns et des autres quand il envoie, d’un côté, des signaux conservateurs, le retour de la blouse, etc., et, de l’autre, propose une réforme du bac qui laisse davantage de choix aux élèves, et qui est donc plutôt libérale sur le fond. 

mneltchaninoff@cfdt.fr