[Dossier 1/4] Les nouveaux visages de la ruralité

Publié le 20/06/2017

Non, les territoires ruraux ne sont pas seulement des espaces en déclin, en proie à la désespérance. Ce sont parfois de véritables laboratoires d’innovation, dans de nombreux domaines. Reportage dans ces campagnes qui innovent.

Les clichés ont la vie dure. En matière de ruralité, ils enferment immanquablement les campagnes dans des images bucoliques, faites de jolis villages blottis au pied de leur clocher, avec vaches et tracteurs à l’horizon. Quand ils ne les réduisent à des espaces frappés par la décroissance et la désertification, en les opposant trop systématiquement au dynamisme des villes et des métropoles. Bien sûr, de nombreux territoires ruraux connaissent les difficultés liées au déclin économique et à la disparition des services publics, voient les rues de leurs villages s’émailler de panneaux « à vendre », de maisons aux volets clos. Leurs populations développent un sentiment de relégation et d’abandon. Mais « la résignation n’est pas à l’ordre du jour dans bien des territoires ruraux », affirme Vanik Berbérian, le président de l’Association des maires ruraux de France, soulignant « la vitalité de certains territoires, leur potentiel, l’implication et la participation souvent plus importantes des citoyens en milieu rural ».

UsineVivanteDès que l’on prend les petites routes de campagne, un réel foisonnement d’initiatives se fait jour. Et ce, dans les domaines les plus variés : habitat, avec la création d’écovillages, auxquels chacun vient participer lors de chantiers solidaires ; énergie, avec les coopératives citoyennes d’achat d’énergie pour l’acquisition d’éoliennes ; développement de circuits courts pour l’alimentation ; solidarité ; mobilité, comme c’est le cas en Île-de-France, où le service de covoiturage de proximité Covoit’ici est actuellement expérimenté dans une quinzaine de communes du Val-d’Oise et des Yvelines ; mais aussi politique, avec des expériences de démocratie participative. Dans la Drôme, on planche sur la réhabilitation d’espaces. L’Usine Vivante, à Crest (photos ci-contre), s’est bâtie sur une friche industrielle transformée en espace pluridisciplinaire de travail mais aussi en lieu de convivialité et de culture. Elle appartient au réseau Cédille, qui œuvre au développement de tiers lieux pour le coworking dans le cadre d’une réflexion collective sur les nouveaux modes de travail en milieu rural soutenue par l’État.

Plus à l’ouest dans le Lot, des agriculteurs ont monté, dès les années 80, la coopérative les Fermes de Figeac afin de relancer l’activité économique du territoire de manière solidaire.

Isolement ne rime pas avec désolation

La liste est longue aussi des centaines d’initiatives culturelles, comme le Cinémobile qui sillonne la région Centre-Val de Loire et qui stationne sur les places de village le temps de quelques projections de films. Ou le réseau des cafés lecture, comme La Clef à Brioude (Haute-Loire), qui a la particularité de proposer des événements culturels, des lectures ou des concerts chez l’habitant, dans les fermes des alentours. La vitalité et la créativité de certains territoires ruraux sont loin de s’essouffler.

Partout sur le territoire, comme le dépeint l’écrivain et journaliste Éric Dupin dans son ouvrage Les Défricheurs – Voyage dans la France qui innove vraiment, les campagnes créent, que ce soit sous l’impulsion de collectivités, d’élus, de citoyens ou d’associations. Elles se révèlent même être de véritables laboratoires de solutions alternatives, non seulement par nécessité de faire vivre ou revivre leurs territoires, mais aussi avec l’envie d’y mener une existence autrement, davantage en harmonie avec la nature, en privilégiant les liens sociaux, la solidarité et une autre façon de vivre ensemble.

Et même dans des lieux très isolés, aux conditions a priori peu attrayantes : qu’il s’agisse du massif des Bauges en Savoie, enclavé entre Annecy et les montagnes suisses, ou le plateau de Millevaches dans le Limousin, ces deux territoires sont devenus des espaces privilégiés d’innovation dans les politiques publiques, porteurs d’alternatives dans le champ de l’économie sociale et solidaire. Leurs villages revivent et attirent de nouveaux habitants. « L’isolement, ou plutôt l’éloignement des centres urbains, et le fait que certains territoires aient peu de ressources créent justement les conditions de cette innovation. Ils n’ont pas d’autre choix que de trouver des solutions par eux-mêmes », témoigne Philippe Bertrand, animateur de l’émission de radio « Carnets de campagne » sur France Inter, qui se fait l’écho des initiatives innovantes dans les territoires.

Sans idéaliser toutes ces réalisations (certaines ont à braver les frilosités, voire les résistances locales), sans faire des campagnes de « nouveaux lieux à vivre », le monde rural se révèle une source d’inspiration porteuse de belles dynamiques. De quoi nuancer les discours de ceux qui veulent enfermer « la France périphérique » dans une vision mortifère. 

epirat@cfdt.fr

©Photo Signatures

 

     


Pierre Pistre

“On note un renouveau démographique”

Géographe, chercheur post-doctorant à l’Université de Limoges

 

On associe toujours les campagnes à la désertification. Vos travaux de thèse démontrent au contraire un renouveau démographique dans ces territoires. Pouvez-vous nous expliquer ?

Pour ce qu’on nomme « campagnes », il existe une multitude de profils d’espaces, avec des dynamiques différentes. Mais oui, l’analyse des données de recensement montre bien des gains de population dus aux dynamiques migratoires, contrairement à l’image de désertification très ancrée dans les esprits et présente dans le discours médiatique. On observe davantage d’arrivées que de départs. Ce qui ne veut pas dire que beaucoup de communes des campagnes ne perdent pas des habitants, mais la majorité aujourd’hui est en croissance. Et pas seulement dans les campagnes « périurbaines », relativement proches de villes ou de grandes villes, mais aussi sur des territoires peu denses et isolés.

Qui s’installe aujourd’hui dans les campagnes ?

À la différence des années 70, où le mouvement était porté principalement par des retraités et les mouvements néoruraux alternatifs, on observe aujourd’hui une diversification des populations et des motivations, le tout dans un mouvement d’une bien plus grande ampleur : artisans, commerçants, ouvriers, cadres, etc. Mais également des chômeurs, qui cherchent, par la migration à la campagne, à trouver à la fois un logement plus accessible, une vie moins chère mais aussi des possibilités de reconversion professionnelle.
On retrouve des modes de vie très différents. Pour certains, une installation rurale à temps plein. Pour d’autres, des mouvements pendulaires avec parfois de longues distances parcourues, notamment pour les cadres ayant la possibilité de télétravailler quelques jours par semaine. Là encore, il convient de ne pas enfermer ces profils dans des généralités et des visions trop caricaturales.