[Dossier 1/3] Transition écologique, une histoire à écrire

Publié le 11/03/2019

Les citoyens ont conscience que notre modèle doit évoluer. Dans les entreprises, les collectivités et les territoires, les initiatives se multiplient.

Fos-sur-Mer ou l’urgence d’agir

Sidérurgie, pétrochimie, terminal méthanier, porte-conteneurs… Fos-sur-Mer est la plus grande zone industrielle de France et le symbole de ces territoires qui doivent trouver un nouveau modèle de développement plus respectueux de l’environnement. La qualité de l’air inquiète et les résultats des premières études sanitaires font froid dans le dos.

Pour les populations qui vivent autour de l’étang de Berre, dans les Bouches-du-Rhône, l’étude « Fos Epseal », publiée en 2017, a eu l’effet d’un électrochoc. Une équipe d’universitaires a mis en évidence que les habitants de Fos-sur-Mer avaient en moyenne deux fois plus de risque de contracter un cancer, de souffrir de diabète ou d’être soigné pour de l’asthme que le reste de la population française. Minimisée par les pouvoirs publics dans un premier temps, cette première étude a finalement été confirmée par d’autres recherches plus récentes.

Situé à 50 kilomètres de Marseille, Fos-sur-Mer est à la fois l’un des plus importants ports de la Méditerranée et la plus grande zone industrielle de France. On y trouve côte à côte une aciérie géante, un terminal gazier, une cimenterie, un incinérateur qui brûle les déchets de la métropole mais aussi une raffinerie et des entreprises de la chimie. Autant de sites de production qui rejettent différents polluants dans l’air avec un risque d’« effet cocktail » sur la santé des populations.

Fos reaHabitués à vivre au milieu de cette industrie florissante, les habitants savaient bien que les fumées de ces hautes cheminées pouvaient être nocives, mais personne n’imaginait l’ampleur du problème. Les usines fournissaient du travail et les retombées économiques permettaient à cette commune ouvrière de bien vivre. 

Aujourd’hui, cet accord tacite prend l’eau de toutes parts. Les habitants commencent à demander des comptes aux pouvoirs publics, qui n’ont guère fait preuve de zèle en matière de contrôle ; les organisations syndicales prennent conscience qu’elles doivent interpeller leurs directions car les salariés sont les premiers exposés ; enfin, les associations de défense de l’environnement sont de plus en plus écoutées. La presse locale et nationale s’est également emparée de cette question, à l’instar du documentaire consacré au sujet : Fos, les fumées du silence, diffusé sur France 3 en février dernier.

SI NOUS VOULONS CONSERVER UNE INDUSTRIE EN FRANCE, NOUS N’AVONS PAS D’AUTRES CHOIX QUE DE NOUS TRANSFORMER”

« Si nous voulons conserver une industrie en France, nous n’avons pas d’autres choix que de nous transformer, résume Alain Larose, qui suit ce dossier à la fédération FGMM-CFDT (métallurgie). Il n’est pas possible de fermer les yeux par crainte de perdre des emplois. C’est une attitude mortifère. Si on ne fait rien, c’est la population locale qui va finir par exiger la fermeture des usines. »

La FGMM-CFDT s’est alors associée aux fédérations CFDT de la chimie et des transports. Ensemble, elles ont élaboré, avec l’aide du cabinet d’expertise Syndex, un plan de bataille pour amorcer la transition écologique du complexe industriel de Fos-sur-Mer. Leur idée est de proposer au gouvernement un contrat de transition écologique (CTE) spécifique à ce territoire afin de mutualiser des ressources existantes, obtenir des financements européens et convaincre les entreprises de coopérer sur des projets innovants à même de réduire les pollutions, tout en créant de nouvelles activités.

Le CO2 pour nourrir les algues

Les projets en gestation ne manquent pas. Deux exemples prometteurs : à moyen terme, le CO2 des usines pourrait être capté pour nourrir des algues, matière première d’un carburant vert. À plus long terme, Fos pourrait accueillir une usine de production d’hydrogène (alimentée avec les rejets des usines) qui servirait à alimenter un train de marchandises « propre » à même de réduire le ballet incessant des camions sur la zone.

Attendu depuis des mois, ce CTE n’a pas encore été signé. Le départ de Nicolas Hulot du gouvernement a retardé le processus, mais la CFDT maintient la pression. L’union régionale est en première ligne pour convaincre les responsables politiques locaux de se lancer dans l’aventure. Elle fait également le lien avec les associations locales de défense de l’environnement.

L’idée est de fédérer les énergies et ainsi apporter la preuve, à Fos-sur-Mer, que s’engager dans la transition écologique peut être source de richesse et d’emploi si tout le monde va dans la même direction. « Je n’ai jamais souhaité la fermeture des usines, souligne de son côté, Daniel Moutet, l’emblématique président de l’ADPLGF (Association de défense et de protection du littoral du golf de Fos), qui alerte la population sur la nocivité des fumées d’usine depuis de nombreuses années. Je demande en revanche que les pouvoirs publics mènent de vraies études épidémiologiques pour mesurer les impacts sur la population et obligent les industriels à investir dans leur outil de production en conséquence. »

Une exigence de transparence qui apparaît comme du bon sens vu la taille de la population concernée. Au-delà de Fos, c’est toute l’agglomération marseillaise qui est touchée, soit plus d’un million d’habitants.

jcitron@cfdt.fr

©Photo Patrice Terraz/Divergence

     

DBourg Suzana JourdanDominique Bourg

“Seul un changement de modèle permettra de continuer à vivre”

Professeur à l’université de Lausanne, philosophe, spécialiste de l’écologie.

Les politiques écologiques ont-elles encore un avenir ?

Si les politiques écologiques se résument à réduire nos flux de matières et d’énergie, cela n’a absolument aucun sens tant que les riches peuvent s’en abstraire et que l’on demande à la partie la plus pauvre de la population de faire un effort. Entrer dans une société énergétiquement et matériellement plus sobre nécessite de parler de réduction drastique des inégalités. On en est loin. Pourtant, seul un changement de modèle nous permettra de continuer à vivre.

Comment expliquer la popularité des climatosceptiques aux États-Unis et au Brésil notamment ?

Il y a certes l’émergence de courants totalement destructeurs qui nient la réalité. Des industriels me disent : « Le vert, ça ne marche pas, il n’y a pas de marché pour. » C’est très inquiétant. Même si certaines entreprises font des efforts, nous sommes revenus aux fondamentaux d’un capitalisme pur et dur, en totale régression par rapport à ce qui se tentait il y a une dizaine d’années.

Pour autant, une autre tendance explose : jamais les mobilisations pour sauver le climat n’ont été aussi importantes. Il y a dix ou quinze ans, en fonction de son mode de vie, on pouvait encore s’opposer à la pensée même de l’écologie ; ce n’est plus vrai aujourd’hui. Les mentalités ont évolué. La société n’a jamais été aussi clivée : d’un côté, la montée des climatosceptiques ; de l’autre, une mobilisation sans précédent en faveur de la transition écologique. Près de 8 000 lycéens ont défilé dans les rues de Lausanne, c’est du jamais vu en Suisse ! Et c’est normal : « Comment je me projette dans vingt ans avec tout ce que l’on me raconte sur la planète ? »

Que disent aujourd’hui les défenseurs de l’écologie ?

Beaucoup de gens se rendent compte qu’une accumulation infinie de biens matériels peut combler leur angoisse mais ne les aide pas à vivre mieux, que ce n’est pas le nec plus ultra de l’existence. Ce discours écologique était totalement inaudible dans les années 70. Les spécialistes du marketing constatent que même si les gens continuent à consommer, la consommation est désenchantée… Ils n’espèrent plus de la consommation ce qu’ils en attendaient au plus fort de la modernité.

Par ailleurs, il y a un très frappant regain de sensibilité pour la nature. Depuis le xviie siècle et Descartes, le progrès était vu comme un arrachement à la nature et la maîtrise de l’environnement. Darwin, l’éthologie (science du comportement animal) depuis la seconde moitié du xxe siècle et récemment la biologie végétale ont fait voler en éclat cette pensée en affirmant l’unité du vivant : nous sommes la nature, au même titre que les plantes et les animaux. C’est une révolution fondamentale !

Propos recueillis par cnillus@cfdt.fr

     
       ©Photo Susana Jourdan