[Dossier 1/3] Que reste-t-il de Mai 68 ?

Publié le 03/05/2018

Les événements de Mai  68 ont changé la société française à tous les niveaux. État des lieux d’un héritage souvent mythifié.

Mai 68, un héritage à cultiver

Cinquante ans après, le plus grand mouvement social de l’après-guerre est critiqué, voire caricaturé par les conservateurs de tous bords. Le mois de mai 1968 a pourtant jeté les bases d’une nouvelle société française plus démocratique. Un héritage à défendre et à faire fructifier.

« Il est interdit d’interdire. » La force de ce slogan emblématique de Mai 68 est de pouvoir être interprété de mille façons. S’adresse-t-il aux policiers qui affrontent les étudiants du côté de la Sorbonne ? S’agit-il d’un manifeste anarchiste ? Ou tout simplement d’une phrase poétique, qui résume ces quelques semaines incroyables où toutes les formes traditionnelles d’autorité vont être questionnées, critiquées et combattues, par une jeunesse qui a soif de changements profonds ? « “Il est interdit d’interdire” ne signifiait pas que tout était permis, que les valeurs morales devaient être abolies, explique Hervé Hamon, étudiant en philosophie à l’époque, dans son dernier ouvrage1, mais que personne n’avait le droit de se mettre en travers d’une réflexion, d’une expérience. Le libre examen devait être effectif et cette liberté ne se partageait pas, ne se divisait pas, ne se négociait pas. »

Head LeemagePour Hervé Hamon, le coauteur – avec Patrick Rotman – de Génération (éditions du Seuil), l’ouvrage de référence sur le parcours de cette jeunesse gauchiste et engagée, Mai 68 marque paradoxalement la fin d’un idéal révolutionnaire violent, la fin du mythe des barricades qui ont, en 1830 et 1848, provoqué la chute de régimes politiques en France. « Nous n’en avions pas conscience à l’époque, mais nous étions une génération issue de la guerre et nous en connaissions les souffrances. Certains étaient aussi passés par l’Algérie, et l’Union soviétique ne faisait déjà plus rêver beaucoup d’entre nous. Il n’était pas question de prendre le pouvoir par la force et de remettre en cause l’État de droit. En revanche, Mai 68 a été le point de départ d’une formidable révolution de la société civile, une révolution par la culture. »

À l’usine et dans les familles, on prône l’égalité

La révolte étudiante va en effet rapidement parler à toute la jeunesse, qu’elle soit lycéenne, ouvrière ou agricole et, par contagion, à toute la France. Au plus fort des événements, le pays compte, selon les sources, de sept à neuf millions de grévistes, qui vont à leur tour reconsidérer cette société verticale et patriarcale et affirmer l’importance du « je ». La parole se libère pendant ce temps suspendu de la crise qui favorise toutes les remises en question. À l’usine comme dans les familles, on prône l’égalité et la liberté d’expression. Le combat des femmes pour l’égalité, aussi bien dans le monde du travail que dans la sphère privée, émerge alors, même si les leaders de Mai 68 sont tous des hommes. Aucun sujet ne résiste à la contestation. La place de la religion, la structure de la famille, l’éducation ou encore les mœurs sont remises en cause de manière radicale. Même les enfants vont gagner le droit de s’exprimer et d’être considérés comme des personnes à part entière.

Côté syndical, les centrales sont, elles aussi, bousculées par cette aspiration nouvelle des salariés. Alors que la CGT se méfie du mouvement étudiant, perçu comme bourgeois et éloigné du peuple, la CFDT est davantage séduite. Le 16 mai, elle publie un communiqué qui fera date et déterminera les positions de l’organisation pendant des décennies. Pour la première fois, y apparaît le mot autogestion. « À la monarchie industrielle et administrative il faut substituer des structures démocratiques à base d’autogestion », proclame le Bureau confédéral à l’unanimité.

Le patronat de l’époque n’a plus le choix. Face à cette révolte populaire, il est contraint, bien malgré lui, de lancer lui aussi sa « révolution culturelle ». Alors qu’il refusait depuis des années d’entamer des discussions avec les représentants des travailleurs, il est forcé de reconnaître le fait syndical dans l’entreprise. La CFDT obtient à l’arraché la création de la section syndicale lors des fameux accords de Grenelle, qui s’appliqueront, même s’ils n’ont jamais été signés par les centrales syndicales. « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi », autre slogan lyrique qui restera dans les mémoires et qui illustre encore aujourd’hui l’esprit de la période.

Récupération et diabolisation

« Beaucoup des acquis de Mai 68 paraissent aujourd’hui banals, mais il faut avoir en tête à quel point ces idées étaient révolutionnaires à l’époque », souligne la chercheuse Julie Pagis [lire l’interview ci-desssous]. Fille de soixante-huitards, elle a enquêté quarante ans après les faits auprès de ceux qui ont participé aux évènements. Elle a alors démontré pourquoi il est réducteur de résumer Mai 68 à une révolte d’étudiants parisiens et bourgeois, comme voudrait le faire croire aujourd’hui une partie de la classe politique. Elle déconstruit aussi le mythe d’une génération 68 qui serait devenue par la suite individualiste et consumériste et aurait, comble du comble, trusté les postes de pouvoir2.

Un travail salutaire tant l’instrumentalisation politique de Mai 68, symbolisée par le discours de Nicolas Sarkozy, qui appelle, en 2007, à Bercy, devant 20 000 militants en liesse, à « liquider » l’héritage de 68 est loin d’être anecdotique en France. Selon Serge Audier, auteur d’un ouvrage érudit sur la pensée anti-68, en 20083, le discours s’est encore radicalisé ces dix dernières années. « La Manif pour tous s’est voulue un Mai 68 à l’envers : semblant parfois mimer l’activisme subversif soixante-huitard, elle a accentué la rhétorique conservatrice sur le déclin des valeurs, de l’autorité et des cadres familiaux », explique Serge Audier lors d’une interview publiée dans le journal Le Monde, en mars dernier. Il pointe aussi l’influence du contexte international « avec l’élection de Donald Trump, incarnation d’un “virilisme” haïssant les luttes des Afro-Américains des années 60, des femmes et des homosexuels ».

À l’heure de célébrer ce cinquantenaire, il est donc utile de rappeler l’apport de Mai 68 à l’ensemble de la société, mesurer les progrès réalisés et ceux qui restent à faire en prenant garde aux discours simplistes, réactionnaires ou déclinistes. Comme les étudiants le revendiquaient sur les murs de l’université : « Soyons réalistes, demandons l’impossible. » 

1. L’Esprit de Mai 68. Éditions de l’Observatoire, 192 pages, 2018.
2. Mai 68, un pavé dans leur histoire. Presse de Sciences Po, 344 pages, 2014.
3. La pensée anti-68 – Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle. Éditions La Découverte/Poche, 434 pages, 2009.

jcitron@cfdt.fr

     

Julie PagisPagis

“Il n’y a pas une mais des générations 68”

Chercheuse en sociologie politique au CNRS.

 

Comment expliquer que cinquante ans après, Mai  68 déchaîne encore les passions ?

Depuis Nicolas Sarkozy et son appel à « liquider l’héritage de Mai 68 », une partie de la classe politique instrumentalise cette période. Comme sur le plan économique il n’y a plus de différence marquante entre les partis de gouvernement, elle y voit un moyen de se différencier au-delà du clivage gauche-droite traditionnel. D’un côté, 
il y aurait les tenants d’une forme de libéralisme sociétal ; de l’autre, les partisans d’un retour à l’autorité et aux valeurs traditionnelles. Mai 68 est alors accusé de tous les maux, souvent au mépris de la vérité historique. 
Les soixante-huitards ne se résument pas à des étudiants devenus des individus égoïstes adeptes de la société de consommation, comme certains s’évertuent à le faire croire. La difficulté est qu’une minorité de personnes s’est autoproclamée porte-parole d’une génération 68 et qu’elle a imposé une histoire dans l’imaginaire populaire, 
celle d’un joli mois de mai indolore et ludique. Or il n’y a pas une mais des générations 68. Le mouvement ouvrier s’est en quelque sorte fait voler son histoire.

Le rôle des salariés est-il peu reconnu ?

Si Mai 68 a pris une telle ampleur, c’est parce qu’il y a eu une grève générale. De sept à neuf millions de travailleurs ont cessé de travailler et ont créé cette crise politique, ce temps suspendu, où la parole s’est soudainement libérée et a permis de remettre en question l’ordre établi. 
Mai 68, c’est tout autant la naissance des mouvements féministes que la reconnaissance du syndicalisme dans les entreprises, la remise en question de la place de l’enfant dans la famille ou la place du patient à l’hôpital. Il n’y a pas lieu de hiérarchiser. C’est la remise en cause de toutes les formes d’autorité verticales. En médecine, on réinterroge le lien entre le professionnel et le profane ; à l’université, on crée les travaux dirigés alors qu’il n’y avait que des cours magistraux ; à l’école, les parents sont invités à participer. Si une large part de cet héritage paraît aujourd’hui banale, il faut bien comprendre qu’à l’époque ces idées sont révolutionnaires. Les personnes qui disent vouloir « liquider » 68 ne précisent d’ailleurs pas à quelles évolutions elles souhaitent s’attaquer.

Les enfants des soixante-huitards sont-ils en opposition avec les idées de leurs parents ?

J’ai étudié, quarante ans après, le parcours de 170 familles qui ont fait le choix à l’époque de scolariser leurs enfants dans une école expérimentale, donc des personnes militantes et engagées qui souhaitaient mettre en pratique leurs idées. Il en ressort que les valeurs qu’elles défendaient (égalité entre les sexes, reconnaissance de l’enfant comme personne à part entière, coéducation…) ont été largement transmises à leurs enfants, qui ne les remettent pas en cause. Signe des temps, “seuls” 20 % sont devenus, à leur tour, militants dans une organisation politique ou syndicale. Si ce taux peut paraître bas, vu le contexte familial, il est au contraire très élevé si on le compare à celui de leur génération. 

Propos recueillis par jcitron@cfdt.fr