[Dossier 1/3] La cuisine au leurre : les consom’acteurs se rebiffent

Publié le 26/12/2018

Entre visuels trompeurs, étiquettes indéchiffrables et petits arrangements avec la loi, difficile de savoir ce qui compose vraiment les produits alimentaires industriels. Les consommateurs réclament plus de transparence.

Mais pourquoi prennent-ils des paquets de céréales en photo ? Ils, ce sont ces clients qui arpentent les rayons des supermarchés, équipés de leur smartphone, flashant à tout-va plats cuisinés, conserves et boissons. Une scène du quotidien devenue courante. Le succès des applications qui décryptent et évaluent la composition des aliments transformés – Yuka (le leader des applications, lancé en janvier 2017, compte environ 6 millions de téléchargements), Kwalito ou Scan Eat – révèle une appétence de transparence de plus en plus grande.

ScanSmartphoneDanieleSchneiderPhotononstopD’après un sondage OpinionWay publié en septembre 2018, 86 % des Français ont de fortes attentes d’informations sur les produits alimentaires qu’ils consomment ; 65% estiment que les informations fournies par les fabricants sont « peu complètes » et 57% les jugent même « peu fiables ».

Cinq ans après le scandale des lasagnes à la viande de cheval, les consommateurs découvrent en septembre dernier que les yaourts aux fruits peuvent contenir de la gélatine de bœuf ou encore que les « suprêmes au goût frais de homard » ne contiennent aucune trace dudit crustacé décapode. Toutes ces petites arnaques qui s’accommodent souvent de la réglementation, en jouant subtilement avec les photos ou les formulations du style « À l’ancienne », sont dénoncées par les associations de consommateurs.

Une ONG, Foodwatch, en a fait sa spécialité. Fondée en 2002 à la suite de la crise de la vache folle de la fin des années 90, elle s’est fixé pour mission « de défendre les droits des consommateurs, rappelle Ingrid Kragl, directrice de l’information du bureau parisien. Nous ne sommes pas dans le jugement ni dans la prescription de ce que l’on doit manger. Nous militons pour plus de transparence ». Avec des méthodes musclées, inspirées du principe anglo-saxon du « name and shame » (nommer et blâmer).

« Ce besoin de savoir ce que l’on mange est profond et vieux comme le monde, sourit le sociologue de l’agriculture et de l’alimentation Éric Birlouez. C’est une protection anthropologique. Ce besoin de sincérité et de confiance a été réactivé par les grandes mutations du système alimentaire, par une modernisation de l’industrie à marche forcée. » Fini le temps de l’après-guerre où la quantité l’emportait sur la qualité, où l’objectif ultime était la reconquête alimentaire de la France et où les clients étaient sans doute moins regardants sur le contenu de ce qu’ils mangeaient. Certes, les grandes crises sanitaires sont moins fréquentes que par le passé mais l’ultratransformation des produits nécessite de développer l’information sur leur composition.
Au risque d’alimenter un sentiment paranoïaque, notamment sur la nocivité éventuelle des ingrédients. 

Le consommateur veut reprendre le pouvoir

La CLCV-Association nationale de consommateurs et usagers exige ainsi la réévaluation des additifs, les fameux « E », dont certains ont été autorisés sur le marché dans les années 80 (!), ou encore une réglementation européenne plus stricte sur l’identification des nanoparticules entrant dans la composition des aliments.

Wendy Si Hassen, chargée de mission alimentation à la CLCV, qualifie ces dernières d’« ovnis technologiques ». « On ne sait que très peu de choses sur leur toxicité pour l’homme. » Pourtant, on en retrouve dans la mayonnaise industrielle, les desserts glacés ou ces bonbons colorés chocolatés qui « ne fondent pas dans la main » – la marque s’est engagée à les retirer d’ici à 2021.

Les salariés des industries agroalimentaires sont eux-mêmes victimes de ces « secrets » de fabrication et découvrent dans la presse qu’ils manipulent, à leur insu, ces nanoparticules encore très mystérieuses pour le commun des mortels. « Quel est l’impact pour les salariés ? Aujourd’hui, on n’en sait rien, concède Betty Hervé, secrétaire nationale de la Fédération générale de l’Agroalimentaire (FGA-CFDT). Ce que nous savons, en revanche, c’est que nous voulons aller plus loin dans la transparence, en prenant en compte la valeur sociale et responsable de la production, c’est-à-dire les conditions de travail, l’employabilité dans les filières, le respect de l’environnement… Il faut voir cette nouvelle exigence comme une chance pour la filière de créer davantage de valeur ajoutée. »

La pression de l’opinion publique porte ses fruits. Petit à petit, certains industriels et acteurs de la distribution répondent à la demande du consommateur, et c’est tout leur intérêt. Le logo Nutriscore, qui indique la valeur nutritionnelle de leurs produits, mis en place en 2017, a déjà séduit 90 entreprises qui l’apposent désormais sur les emballages (LIRE L’ARTICLE ICI).

D’autres, comme Fleury Michon, organisent des journées portes ouvertes de leurs usines, comme un gage de bonne foi de leur transparence. Et face à l’émergence des nouvelles applis, les industriels tentent de reprendre la main sur l’information. Ils annoncent le lancement de leur propre plateforme, Num-Alim, d’ici à un an et demi. « Nous nous sommes engagés auprès du gouvernement à fournir une base de données fiable et validée », affirme Catherine Chapalain, directrice de l’Ania (Association nationale des industries alimentaires). « Aujourd’hui, on observe un changement des mentalités dans toutes les strates de la société, constate Éric Birlouez. On vit une époque intéressante : le consommateur veut reprendre le pouvoir. »

dprimault@cfdt.fr

     

 

Les enfants, des cibles privilégiées

 Les produits transformés constituent un tiers de l’alimentation quotidienne des enfants. Et leurs préférés sont souvent trop sucrés, trop riches en graisses saturées… un péché mignon que les publicitaires exploitent sans vergogne. Dans un rapport datant de 2016, l’Organisation mondiale de la santé pointe du doigt les opérations séduction des industries agroalimentaires envers un jeune public vulnérable. « Nous nous battons depuis des années pour l’interdiction de l’utilisation des mascottes à licence sur les paquets, s’insurge Wendy Si Hassen de la CLCV. Utiliser l’image des personnages de Disney pour vendre des céréales qui contiennent trop de sucre et moins de 50% de céréales tient de la duperie. »

La lutte contre l’obésité infantile reste pourtant une priorité de santé publique. La loi Gattolin, supprimant la publicité pendant les programmes jeunesse de la télévision publique, est entrée en vigueur le 1er janvier 2018, une goutte d’eau dans l’océan des surfaces exploitables par les publicitaires. La multiplication des canaux de diffusion et des écrans offre au marketing alimentaire de beaux jours devant lui.