[Dossier 1/3] Harcèlement sexuel au travail : la fin de la loi du silence

Publié le 05/02/2018

Des témoignages de violences sexuelles au travail ne cessent d’affluer, rencontrant un écho inédit dans la société. Après la prise de conscience, un changement de culture s’impose.

Libérer la parole sur le lieu de travail

Sexisme, violences sexuelles, harcèlement, l’ampleur du phénomène est mondiale et touche tous les secteurs professionnels. Davantage de femmes seraient prêtes à parler si les conditions étaient réunies pour que cela ne se retourne pas contre elles. 

Est-on entré dans une ère nouvelle ? Depuis la chute du producteur Harvey Weinstein à la suite des révélations d’actrices sur les violences sexuelles dont il était coutumier, un tabou est tombé. Même les nababs ne peuvent plus agir en toute impunité. Les hashtags #MeToo et #Balancetonporc ont permis à des dizaines de milliers de femmes dans le monde de dénoncer des violences trop longtemps tues. « Cette libération de la parole est un événement au sens historique du terme, je pense que l’on peut parler d’un avant- et d’un après-Weinstein, analyse Brigitte Grésy, secrétaire générale du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Il y a eu un effet de réactions en chaîne, comme un feu de forêt qui repart de foyer en foyer et ne s’éteint jamais. La parole des femmes a émergé dans le monde du spectacle, puis dans le monde politique, universitaire, des médias et cela ne semble plus vouloir s’arrêter. Cette prise de parole crée une écoute particulière dans la société. »

Dans le monde du travail, les violences sexistes et sexuelles n’épargnent aucun secteur. Les victimes passent par les mêmes phases d’effroi, de sidération et de culpabilité. À la racine de ces violences, le sexisme. « C’est une idéologie, sur le même modèle que le racisme, qui érige la supériorité d’un sexe sur l’autre, explique Brigitte Grésy. Le sexisme est une grande boîte qui contient à la fois les discriminations en raison du sexe et les actes qui vont du sexisme ordinaire au harcèlement sexuel, à l’agression sexuelle et au viol. »

Abus de pouvoir

     

 
Sexisme, harcèlement sexuel, que dit la loi ?

 « Le harcèlement sexuel est le fait d’imposer à autrui, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui soit portent atteinte à sa dignité, en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante. » Est assimilé au harcèlement sexuel « le fait, même non répété, d’user de toute forme de pression grave dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle » (article 222-33 du code pénal, issu de la loi du 6 août 2012). Les peines encourues peuvent atteindre deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende ou trois ans et 45 000 euros si l’auteur des faits est « une personne qui abuse de l’autorité que lui confèrent ses fonctions ».

« Nul ne doit subir d’agissement sexiste, défini comme tout agissement lié au sexe d’une personne, ayant pour objet ou pour effet de porter atteinte à sa dignité ou de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant » (article L1142-2-1 du code du travail, issu de la loi Rebsamen de 2015).

     
             

S’il n’existe pas de chiffres sur les violences sexuelles dans leur ensemble, on sait en revanche qu’une femme sur cinq a été victime de harcèlement sexuel [lire ci-contre] au cours de sa vie professionnelle, selon l’enquête menée en 2014 par le Défenseur des droits. Si tous les milieux professionnels sont touchés, certains écosystèmes favorisent davantage ces comportements. «Le harcèlement sexuel est fréquent dans le monde politique, où le rapport au pouvoir est profond et les relations sont très hiérarchisées, observe Léa Scarpel, juriste à l’AVFT (Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail). Dans le milieu de la santé aussi car les médecins, pour une majorité des hommes, sont dans une position d’autorité vis-à-vis des infirmières et des aides-soignantes. De plus, ces métiers s’exercent dans un rapport au corps spécifique et dans une proximité utilisée par les harceleurs.» Les collectivités locales aussi, selon l’AVFT, sont propices à ces comportements. L’élu à la tête d’une collectivité cumule le pouvoir politique et l’autorité de l’employeur.

Pas de règle non plus sur l’âge du harceleur. Une étude effectuée par la start-up Social Builder auprès de 1 000 élèves des meilleures écoles du numérique en France révèle par exemple que 10 % des étudiantes disent avoir subi un harcèlement sexuel pendant leur cursus et 89 % ont été témoins d’agissements sexistes, telles des blagues sur le supposé manque de compétences des femmes dans le numérique : «Je ne pensais pas qu’une femme était capable de coder…», lâche un étudiant cité.

Si le harcèlement sexuel est désormais décrit et connu, peu de victimes le dénoncent. Trois femmes sur dix n’en parlent à personne, certaines se confient à leurs proches, à des collègues (52% des cas selon l’enquête du Défenseur des droits) et, beaucoup plus rarement, à des représentants du personnel (13%). Si les femmes gardent le silence, c’est parce qu’elles intériorisent la honte, pensent que «cela ne changera rien de parler» ou qu’elles craignent les représailles. La peur de perdre son emploi est un frein évident. Quand les femmes dénoncent les faits, la situation tourne à leur désavantage dans 40% des cas. Elles subissent alors une double peine en voyant leur carrière bloquée ou leur emploi menacé.

La stratégie du harceleur

« Le silence des victimes est une conséquence de la stratégie mise en œuvre par les agresseurs, décrypte Léa Scarpel. Certains, dans un premier temps, créent une relation de confiance et isolent leur victime avant de l’agresser; d’autres, dont le profil est plus impulsif et colérique, maintiennent sur toute l’équipe un climat de terreur tel que la victime ne peut compter sur aucune solidarité. Dans tous les cas, les femmes n’ont personne vers qui se tourner. » Et, à l’extérieur de l’entreprise, les interlocuteurs ne sont pas nombreux. Le Défenseur des droits, dont la mission est de lutter contre les discriminations, peut intervenir dans les cas de harcèlement sexuel uniquement. Quant à la seule association spécialisée sur ces questions, l’AVFT, médiatisée au moment de l’affaire Weinstein, les cinq juristes qui y travaillent sont submergées de demandes depuis quelques mois et ne peuvent traiter tous les dossiers qui leur sont adressés, émanant souvent de femmes qui ont déjà perdu leur emploi.

Les obligations de l’employeur

MainPoubelle NiniLACAILLEAussi y a-t-il un enjeu considérable à recueillir la parole des femmes en amont, à détecter les agissements et les faire cesser. «Les femmes sont en fait prêtes à parler. Le problème, c’est qu’elles trouvent souvent porte close, explique Léa Scarpel. Il y a une grande méconnaissance à la fois des violences sexuelles qui sont systématiquement banalisées et minimisées et des obligations de l’employeur.» Car c’est avant tout la responsabilité de l’employeur de veiller à une ambiance de travail sereine, d’assurer la santé et la sécurité des femmes dans l’entreprise et de relever et sanctionner les infractions.

Des initiatives dans ce sens voient le jour. Au ministère de la Défense, la cellule Thémis, mise en place en 2014, est chargée de recueillir le récit des victimes ou témoins de harcèlement ou violences sexuelles au sein de l’armée et d’assurer le suivi des dossiers. En deux ans, 23 dossiers de plainte pour viol et 33 pour agression sexuelle ont été constitués. Des entreprises aussi diverses que Radio France, l’enseigne de grande distribution Casino, l’entreprise de restauration collective Sodexo ont également adopté des cellules d’écoute des femmes.

Mais, dans leur grande majorité, les entreprises restent frileuses sur le sujet. « Les employeurs craignent, s’ils prennent des mesures contre le sexisme, de donner un signal négatif concernant leur entreprise, regrette Christophe Dague, secrétaire général de l’Union départementale CFDT de Paris et initiateur du programme de formation des militants aux violences sexistes et sexuelles “Respecté.e.s” [(re)voir la vidéo du rassemblement]. C’est à nous, responsables syndicaux, de mettre le sujet sur la table. La période que nous vivons me semble offrir une fenêtre d’opportunité pour en parler sans se voir opposer par l’employeur le risque de stigmatiser l’entreprise. » Recueillir la parole des femmes et les accompagner demande un minimum de formation. « La sensibilisation sur ce sujet porte ses fruits, témoigne Dominique Marchal, déléguée Femmes à la CFDT. Il y a trois ou quatre ans, nous rencontrions encore des résistances chez les militants, ce n’est plus le cas aujourd’hui ; la plupart veulent se former et passer à l’action. Pour que la vague de libération de la parole des femmes ne retombe pas, la société civile, dont nous faisons partie, doit relever le défi. » Le 21 novembre 2017, 200 militants CFDT venus de toute la France suivaient une formation afin d’engager des actions contre le sexisme et les violences sur leur lieu de travail. C’est un début. 

mneltchaninoff@cfdt.fr

©Illustration Nini La Caille

     

 

“Les victimes ont un sentiment de honte qui est paradoxal”
Charles Peretti, chef du service de psychiatrie à l’hôpital Saint-Antoine (Paris).

Existe-t-il un profil de harceleur ?

Le harceleur se trouve fréquemment en position de lien hiérarchique avec sa victime. Le plus souvent, il s’agit d’un N + 1 ou N + 2. Même s’il est difficile de définir un profil type, le harceleur a généralement du caractère ou du charisme. Il possède un narcissisme exacerbé et considère l’autre comme un objet. Un objet qui lui permet de satisfaire les pulsions inscrites dans sa mécanique psychique. Il est difficile de lui dire non. Aux États-Unis, où la loi régit davantage les interactions sociales et professionnelles, les gestes, les propos, les remarques qui créent une ambiance de nature à faire pression sur la victime peuvent être condamnés depuis la déclaration des droits civiques de 1864. En France, une réflexion a lieu actuellement sur le cadre législatif. C’est important pour que les victimes puissent s’y référer. On verra ce qu’il en sortira.

Le harceleur a-t-il conscience de la gravité de ses actes ?

Le plus souvent, la pulsion sexuelle est tellement forte qu’elle va se manifester sous diverses formes. C’est comme une espèce de force qui va, de façon
assez subtile, prendre possession des caractéristiques du contexte professionnel dans lequel évolue la victime et de l’espace interpersonnel qui se crée entre elle et lui.
Il instaure alors généralement une situation de huis clos. Mais ce n’est pas toujours le cas. Il peut parfois s’affranchir de cet isolement et tenir des propos inacceptables en public.

A-t-il un sentiment d’impunité ?

Oui. Il y a une absence de conscientisation de son acte, de mentalisation de l’infraction. Le caractère illégal de son comportement est masqué par la force de la pulsion et par le caractère impérieux de la satisfaction de son désir. Souvent, la victime se voit accusée de surréagir. Et si ce n’est pas le cas, le harceleur pousse encore plus loin. Il avance ses pions et la situation suivante va être beaucoup plus connotée sexuellement.

Les victimes n’ont-elles pas tendance à minimiser ce qu’elles subissent ?

Il y a un sentiment de honte qui est paradoxal. C’est la victime qui conscientise l’acte à la place du harceleur. C’est le monde à l’envers ! La victime se sent coupable. Petit à petit va s’insinuer une baisse de l’estime de soi. Le narcissisme de la victime va progressivement s’amenuiser pour faire place à des épisodes dépressifs, voire à des idées suicidaires.

Que peut-on faire ?

Il faut parler à quelqu’un, une amie, une collègue pour au moins témoigner auprès d’un tiers de la situation subie. Ensuite, il faut s’adresser au médecin du travail, voire à l’inspecteur du travail, pour intervenir auprès de l’employeur afin que la situation cesse. Ici, dans le cadre de l’AP-HP (Assistance publique - Hôpitaux de Paris), nous avons créé en 2012 un Numéro Vert* au moment où la loi a changé [lire p.21], un numéro gratuit à la disposition des victimes qui ont besoin d’être prises en charge. Souvent, la victime est trop abîmée psychologiquement pour se lancer dans une procédure judiciaire. Il faut d’abord se réparer avant de se défendre.     

Propos recueillis par dprimault@cfdt.fr

 

* 0 800 00 46 41, pour les victimes cherchant un accompagnement médical.