[Dossier 1/3] Cinquante nuances de gris

Publié le 24/06/2019

Les “vieux” d’aujourd’hui sont plus jeunes que jamais. Un défi pour la société et le monde du travail.

Changeons de regard

Plus nombreux et en meilleure forme, les plus de 65 ans refusent d’être mis à l’écart. Alors que l’espérance de vie ne cesse de rallonger, la France doit entamer sa transition vers une « société de la longévité ».

 

Le vieillissement de la société est une réalité sociologique et démographique. Il faut l’accepter », résume Olivier ­Guérin, chef du pôle gériatrie au CHU de Nice et président de la Société française de gériatrie et gérontologie (SFGG). Les chiffres de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques le confirment.

L’espérance de vie en bonne santé continue de croître en France pour s’établir à 64,1 ans chez les femmes et à 62,7 ans chez les hommes. Dans le même temps, l’espérance de vie à la naissance atteint 85,3 ans pour les femmes et 79,3 ans pour les hommes. Et d’après les projections de l’Insee, 33% de la population française aura plus de 60 ans en 2050, contre 26,1% en 2020. Parmi cette population, la part des plus de 75 ans aura quasiment doublé. Enfin, si la France compte 21 000 centenaires aujourd’hui, ils pourraient être plus d’un demi-million en 2070, selon le scénario le plus optimiste.

La société doit changer de regard sur le vieillissement, insiste le sociologue Serge Guérin (lire l’interview ci-dessous). « Vieillir est une chance ! assure Dominique Fabre, secrétaire générale de la CFDT-Retraités. Une personne qui a aujourd’hui 60 ans est en pleine forme ! Elle est pleine d’énergie et a des projets plein la tête. Être vieux est une notion toute relative ! » « Nous allons vers une société de la longévité. Les décideurs publics s’affolent face à la montée des sexagénaires, alors que ceux-ci sont globalement en bonne santé », poursuit Anne-Marie Guillemard, sociologue, professeure émérite à l’université Paris-Descartes-Sorbonne et coauteure de l’ouvrage Allongement de la vie – Quels défis ? Quelles politiques ? 1 « Le vieillissement de la population est une véritable opportunité, il faut que les responsables politiques saisissent et accompagnent cette évolution », confirme Olivier Guérin. Comment ? C’est tout l’enjeu des années à venir.

Politiques publiques et comportements individuels

« Notre modèle de société doit prendre en compte le vieillissement de la population dans chacune de ses actions, précise Olivier Guérin. Ce qui est utile aux jeunes d’aujourd’hui sera utile aux vieux de demain. » Pour ce médecin, il est nécessaire de mettre en place des politiques publiques adaptées et mener en parallèle un travail d’éducation auprès de l’ensemble de la population. En effet, si le logement, les transports et la ville doivent être repensés, il ne faut pas oublier la prévention. « La préservation du capital santé de chaque individu est centrale. Le préventif doit remplacer le curatif. Chacun doit avoir conscience qu’il peut être l’acteur principal de son vieillissement ! », explique-t-il, avant d’énumérer les différents déterminants du bien-vieillir : 25% sont liés au patrimoine génétique, 25% à l’environnement (pollution, climat, etc.) et 50% aux comportements individuels (sport, alimentation, socialisation). Lorsque la prévention publique est défaillante, les effets sont immédiats. « Aux États-Unis, le difficile accès aux soins et un taux d’obésité élevé ont fait reculer l’espérance de vie », confirme Anne-Marie Guillemard.

Lutter contre toutes les formes d’inégalité

« Bien vieillir, ça se prépare dès la naissance ! Il faut que chacun d’entre nous bénéficie des conditions les plus favorables, cela implique d’avoir les ressources économiques nécessaires, rappelle Dominique Fabre de la CFDT-Retraités. Les conditions de logement, d’alimentation, de santé pèsent sur la capacité des individus à vieillir sereinement. » La lutte contre les inégalités est donc indispensable, tout comme le maintien dans l’emploi des seniors, l’un des enjeux d’une société de la longévité. « Les entreprises ne font pas confiance aux salariés passés 50-55 ans, regrette Olivier Guérin. Cette exclusion précoce du monde du travail est un contresens. Encore plus si la sortie n’est pas anticipée. » Elle peut générer un sentiment de vide, de perte de sens.

Françoise Chagrin, militante à la CFDT-Retraités du Doubs, y est régulièrement confrontée. Durant les permanences organisées à la Maison des seniors de Besançon (Lire l’article La ville qui aime ses aînés), elle accueille de nombreux salariés dont le départ en retraite s’est révélé déprimant : « C’est particulièrement le cas lorsqu’ils ont appris qu’ils n’allaient pas être remplacés. “À quoi ai-je servi ?” s’interrogent-ils. »

« L’élément le plus puissant du bien-vieillir, c’est l’utilité sociale », insiste Olivier Guérin. Cette notion explique la participation massive des retraités à la vie associative, syndicale et politique. Une enquête Ifop parue en 2016 montre que 31% des Français de plus de 65 ans sont bénévoles. « Ces activités sont génératrices de lien social. Elles permettent d’entretenir les capacités cognitives des individus », ajoute le professeur Guérin. « Plus un individu est actif, plus il tisse de lien social, mieux il vieillit, explique Anne-Marie Guillemard. Par ailleurs, cet engagement des seniors bénéficie à toute la société. » L’implication de certains aînés va bien au-delà du bénévolat, car il n’est pas rare qu’ils accompagnent leurs petits-enfants, leurs enfants mais aussi leurs parents. Un constat partagé par Dominique Fabre qui, au passage, révèle le secret de l’éternelle jeunesse : « le militantisme ! ».

glefevre@cfdt.fr

©Photo Plainpictures/ Cavan Images

     

 

SGuerin GRoubaud“Rajeunir le regard sur l’âge !”

Serge Guérin est sociologue, expert des enjeux du vieillissement. Auteur du livre Les Quincados .

 

Que signifie « être vieux » aujourd’hui ?

Ça ne veut absolument rien dire ! On est tous le « vieux » de quelqu’un. Le vieux, ce n’est jamais moi, c’est toujours l’autre. Un gamin de 10 ans vous dira qu’un trentenaire est un vieux. Une étude montre que les Français se considèrent comme âgés à 68 ans dans leur vie personnelle, contre 57 ans dans leur vie professionnelle. Soit un écart de neuf ans ! Et pire, dans l’entreprise, les salariés se voient coller l’étiquette « senior » à 50 ans, voire 45 ans ! Ce n’est pas acceptable d’autant que contrairement aux aînés d’hier ceux d’aujourd’hui sont majoritairement en pleine forme ! L’âge est plus une construction sociale qu’une borne neutre et objective.

Le vieillissement est-il perçu négativement par la société ?

Les plus de 50 ans font face à une société du mépris, une société qui ne les respecte pas et les déclasse. L’âge n’est pas une marque de déclin, ni synonyme d’obsolescence programmée. Bien au contraire. La société n’entend pas leur message qui dit : “nous sommes utiles et nous voulons mettre notre expérience au service du collectif”. Les seniors n’ont jamais été aussi nombreux ni aussi dynamiques. Ceux qu’on appelle les quincados assument leur âge, mais refusent d’être sages ! Ils sont cinquantenaires et un peu ados ! Ils restent jeunes dans leur tête et veulent agir sur leur vie. Ils voient les années futures comme autant d’opportunités.

Le vieillissement de la société est donc une chance ?

Évidemment ! À condition de l’anticiper, autant collectivement qu’individuellement. Le bien-vieillir impose une vision de la société de la longévité qui se traduise par des politiques publiques (logement, santé, etc.) ou des pratiques individuelles (sport, formation, alimentation, etc.). Les quincados veulent vivre pour eux mais aussi pour les autres, en aidant et dialoguant avec les plus jeunes et en accompagnant leurs aînés.

De leur côté, les retraités contribuent massivement au tissu associatif de notre pays, mais aussi à l’aide informelle, comme aidant d’un proche fragile ou soutien d’enfants ou de petits-enfants. La France réussira sa transition démographique à la seule condition de changer ses représentations sur le vieillissement. Les Français ont rajeuni leur regard sur l’âge. Les décideurs politiques et économiques, pas encore !