[Dossier 1/2] Pauvre France

Publié le 08/11/2018

Infondés ou démagogiques, nombre de discours sur la pauvreté favorisent la stigmatisation des plus fragiles. La réalité est pourtant tout autre. Trop de personnes en France ne « s’en sortent pas ». Même en travaillant.

 

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Depuis la crise de 2008, on compte 1 million de personnes pauvres en plus dans notre pays. Les données, quelles qu’elles soient, disent la même chose année après année : la pauvreté s’intensifie en France. « On a un chiffre énorme auquel on s’habitue : 8,8 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté [graphique ci-contre], dont 3 millions d’enfants », s’alarme Véronique Fayet, présidente du Secours catholique [lire ci-dessous]. La France est pourtant l’un des pays européens qui investit le plus dans chaque catégorie de dépense sociale (logement, santé, emploi, insertion…), ce qui la classe parmi les États européens les plus « généreux », derrière le Danemark et la Finlande, mais devant la Suède. « Malgré cela, 45 % des allocataires du RSA (revenu de solidarité active) restent en situation de pauvreté entre sept à dix ans en moyenne », constate Jean-Marc Aubert, directeur de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES), l’organisme public des statistiques sociales.

 

Phénomène récent et inquiétant, parmi les personnes touchées par la précarité, de plus en plus ont un emploi. D’après l’Observatoire des inégalités, ils sont 1 million de salariés pauvres, la plupart embauchés à temps partiel ou enchaînant des contrats courts. Ainsi, 57 % des salariés au Smic travaillent à temps partiel, 15 % sont en CDD ou en intérim. Et 5 % sont rémunérés à un salaire inférieur au Smic. Le constat est difficile : ni un contrat de travail ni les aides monétaires ne permettent de sortir systématiquement de la pauvreté. Les plafonds de ressources mensuelles des minima sociaux (exemple pour le RSA : 550 euros pour une personne seule) sont inférieurs au seuil de pauvreté. Et le travail, même précaire, apparaît de moins en moins comme un tremplin vers l’insertion sociale. 

 

Plus on travaille pour s’en sortir, plus on s’enferme dans la pauvreté. C’est un cercle vicieux.  

 

« Ce phénomène récent remet en cause l’idée que l’on peut s’en sortir avec un emploi », analyse Didier Demazière, directeur de recherche au CNRS. Selon lui, l’apparition des contrats courts a fait émerger une population active qui travaille ou entreprend les démarches pour travailler et qui, en dépit de cela, ne parvient pas à vivre selon les standards de notre société. « Ces travailleurs acceptent des emplois très éloignés de leurs aspirations, des petits salaires et des horaires pénibles qui les empêchent d’être conformes au modèle de l’individu actif, en quête permanente de “mieux”. Plus on travaille pour s’en sortir, plus on s’enferme dans la pauvreté. C’est un cercle vicieux. De plus, quand on est pauvre, on est confronté à un ensemble de problématiques qui paralysent la recherche d’emplois stables : difficultés à se loger, à se soigner, à se déplacer, à faire garder ses enfants. »

 

Un accompagnement adapté à chaque situation

Les jeunes décrocheurs, les familles à faible revenu ou encore les personnes désocialisées ont tous besoin d’un coup de pouce. Mais pour obtenir des résultats probants sur le front de la lutte contre la pauvreté, l’urgence est de miser sur un accompagnement adapté à chaque situation. « Pour combattre la pauvreté, il faut partir des besoins, pas des institutions », ont martelé la CFDT et les associations spécialisées, lors de la préparation du plan de lutte contre la pauvreté du gouvernement. Il semblerait que le message soit passé. Les mesures annoncées en septembre dernier sur la santé, la garde d’enfant ou l’accompagnement des jeunes vont dans le bon sens. Reste à transformer l’essai sur le terrain. De loin la partie la plus difficile, qui demandera du temps et de la persévérance. 

cnillus@cfdt.fr

©Photo REA

     

 

VFayet photo ChristopheHargoues« Nous devons combttre la “phobie” du pauvre »

Véronique Fayet, Présidente du secours catholique

 

Pourquoi la France ne parvient-elle pas à mener une politique plus efficace contre la pauvreté ?

Notre système de protection sociale est l’un des meilleurs au monde. Pour autant, il n’est pas le plus efficace, en effet. Près de 2 millions de personnes vivent avec moins de 600 euros par mois. Avec 70 000 bénévoles, le Secours catholique accueille chaque année près de 1,5 million de « très pauvres ». Bien que les aides sociales amortissent le phénomène, ces personnes ne peuvent pas s’en sortir. Car cette grande pauvreté se traduit par trop de privations. La santé et l’alimentation en tête. C’est pour cette catégorie-là surtout qu’une augmentation des minima sociaux serait utile. Car il est impossible de mener une recherche d’emploi lorsque l’on vit dans un sentiment de peur ou d’insécurité permanent.

 

L’aspect pécuniaire ne résout pas tout. Quelles sont les autres dimensions à intégrer dans la lutte contre la précarité ?

Les personnes qui vivent dans une grande précarité ne sont pas « que » pauvres. Elles se battent au quotidien. Beaucoup d’entre elles rejoignent nos équipes de bénévoles et ainsi passent de l’aide à l’entraide, tout aussi importante. Elles ont besoin de se resocialiser, d’être utiles, de contribuer, de se sentir « appartenant » à la société. Et elles font preuve de beaucoup de courage avec les conditions de vie qu’elles connaissent.

Nous avons lancé cette année une campagne contre les préjugés pour combattre « la phobie du pauvre ». Nous interpellons les élus dans toute la France. S’ils s’autorisent à stigmatiser les pauvres, pourquoi l’opinion publique changerait-elle ? Au contraire, nous pensons que chacun doit se sentir concerné par la pauvreté : politiques, employeurs, enseignants, médecins, etc. C’est la société entière qui doit se mobiliser.

 

Accueilli favorablement par les associations, le plan de lutte contre la pauvreté du gouvernement peut-il tenir ses promesses ?

Tout va dépendre de la gouvernance et de l’application du plan. Pour réussir, il faut mettre en place trois leviers groupés et indissociables : une augmentation du revenu minimum, un accompagnement social, un parcours vers l’emploi. Surtout, il faut travailler sur ces mesures avec les personnes qui ont cette expérience de la pauvreté. Nous avons lancé des ateliers collectifs de recherche d’emploi qui réussissent formidablement bien. Or l’on sait que plus de la moitié des bénéficiaires du RSA actuellement sont isolés et non accompagnés.

 

Propos recueillis par Claire Nillus

     
      ©Christophe Hargoues – Secours Catholique