[Dossier 1/2] Les femmes à la CFDT

Publié le 22/11/2019

Fait inédit dans le monde syndical, les femmes sont plus nombreuses que les hommes parmi les adhérents de la CFDT. Une organisation où elles peuvent prendre des responsabilités et vivre à fond leur engagement. On ne naît pas militante, on le devient !

La longue marche vers la féminisation

Les femmes sont majoritaires à la CFDT. Mais si la parité est acquise à la base et au sommet de l’organisation, les femmes sont parfois freinées dans leur prise de responsabilités. Des difficultés qui peuvent être abolies sous l’effet de la loi « mixité » et des politiques volontaristes menées en interne.

 

Infographie MG CFDT2019En cette matinée ensoleillée de septembre, à Aix-en-Provence, sandales, shorts et robes d’été sont encore de mise. Une soixantaine de militants, autant de femmes que d’hommes, participent à un atelier sur la place des femmes dans l’organisation, à l’invitation de la CFDT-Provence-Alpes-Côte d’Azur. L’objectif visé : comment favoriser l’accès des femmes aux responsabilités dans les sections et les syndicats, structures de base de la CFDT ? Un sujet doublement d’actualité.

Le contexte ambiant d’abord : le mouvement #metoo et ses multiples retentissements ont suscité une prise de conscience générale et un désir de société plus égalitaire et moins sexiste. Autre évolution notable, les femmes sont désormais majoritaires parmi les adhérents (50,15%), pour la première fois dans l’histoire de la CFDT. « Si notre nombre d’adhérents ne chute pas, c’est grâce aux femmes, plus nombreuses à nous rejoindre que les hommes ; un phénomène qui se retrouve d’ailleurs dans les autres syndicats en Europe, souligne -Béatrice Lestic, secrétaire nationale, chargée de l’égalité professionnelle à la Confédération. Les femmes représentent un réel potentiel de développement syndical. »

Parmi celles qui adhèrent à la CFDT, certaines ne souhaitent pas s’investir activement mais d’autres ne s’autorisent pas à franchir le pas. Le premier des obstacles est sans doute la crainte de ne pas pouvoir tout faire tenir dans un emploi du temps surchargé. « La conciliation de la vie familiale et professionnelle avec l’activité syndicale est le principal frein à la prise de responsabilités, explique le sociologue Maxime Lescurieux, auteur d’une thèse sur la place des femmes à la CFDT. En moyenne, les femmes s’engagent dans le syndicalisme plus tard que les hommes, autour de la quarantaine, quand les enfants sont grands. »

La parentalité, le travail domestique, la charge mentale sont encore assurés majoritairement par les femmes.

La parentalité, le travail domestique, la charge mentale (le fait de devoir planifier et gérer tout ce qui relève de la sphère domestique) sont encore assurés majoritairement par les femmes. Le risque de se voir reprocher son manque de disponibilité par son entourage est même de 20 % plus élevé pour les femmes que pour les hommes, à conditions de travail égales, souligne une récente étude de la Dares*.

Ce dilemme de la conciliation entre vie personnelle, vie professionnelle et syndicalisme s’accentue au fur et à mesure de la prise de responsabilités. « M’engager au niveau national signifiait passer la semaine à Paris et retrouver mes filles et mon mari le week-end, explique Isabelle Lejeune-Tô, secrétaire nationale à la Fédération Communication, Conseil, Culture (F3C-CFDT). Je sais que je suis passée à côté d’une partie de l’adolescence de mes filles, mais j’ai toujours été soutenue par mon conjoint et je ne regrette pas mon choix. »

A contrario, sacrifier son désir d’engagement peut être douloureux. « J’ai vécu quelques années au Canada avec un compagnon qui ne supportait pas mon engagement, politique à l’époque ; j’ai alors cédé à la pression mais cela m’a beaucoup coûté, explique Hélène Ibanez, secrétaire nationale à la Fédération Protection sociale, Travail et Emploi. Après m’être séparée de lui, je suis rentrée en France et j’ai commencé à militer à la CFDT, d’abord dans le groupe jeunes de la fédération et aujourd’hui en tant que secrétaire nationale. Je l’ai vécu comme un parcours d’épanouissement et d’émancipation, et pour rien au monde je n’y renoncerais. »

Se faire entendre

Une fois l’engagement acté, le mandat obtenu, il s’agit ensuite d’être entendue. Pour évoluer au sein d’un collectif militant, il faut jouer des coudes. « Les hommes ont tendance à monopoliser la parole pendant les réunions », témoigne une militante au cours de la journée organisée par la CFDT-Paca. « Il faut s’imposer, approuve Corinne, militante dans le secteur de la grande distribution. Dans ma section syndicale, j’ai eu affaire à un militant qui tentait de me discréditer parce que je suis une femme, j’ai dû le prendre à part et m’expliquer avec lui. »

“la lutte contre le sexisme et toutes les formes de violences qui en découlent est-elle une condition préalable à la syndicalisation des femmes et à leur montée en responsabilités.”

Difficile d’accéder à certains postes, particulièrement ceux de délégué syndical ou de délégué syndical central d’une grande entreprise. « On considère que c’est un “métier d’homme”, s’amuse Béatrice Lestic, qui, avant d’être élue secrétaire nationale à la Confédération, était à la tête du Syndicat Air France. Parce que le délégué syndical conduit des négociations et se mêle de la stratégie de l’entreprise, c’est du sérieux ! Les négociateurs de branche, les secrétaires généraux de syndicat aussi sont le plus souvent des hommes. »

Si la cooptation entre hommes, volontaire ou inconsciente, empêche les femmes de progresser, les freins existent aussi chez les femmes elles-mêmes, souligne la secrétaire nationale : « Elles se questionnent souvent sur leur légitimité à prendre un poste, comme c’est d’ailleurs le cas sur un plan professionnel, regrette-t-elle. C’est la raison pour laquelle nous les accompagnons et leur proposons des formations syndicales. »

Les stéréotypes ont la vie dure, et les femmes en véhiculent tout autant que les hommes. Aussi la lutte contre le sexisme et toutes les formes de violences qui en découlent est-elle une condition préalable à la syndicalisation des femmes et à leur montée en responsabilités. « Notre organisation n’est pas à l’abri de comportements ou d’attitudes sexistes et nous avons une obligation d’exemplarité en la matière, insiste Dominique Marchal, déléguée femmes de la CFDT, qui a mis en place des modules de sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles au travail. C’est indispensable pour que les femmes se sentent en sécurité et bien accueillies. » Le sexisme ordinaire, anodin en apparence, n’est plus tolérable. « Même si sur le moment une blague ou deux, cela peut sembler supportable, au final, c’est usant et ça détruit », note Hélène Ibanez.

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    Journée Mix'idées 2018 ©InfoCom.        

Équilibres femmes-hommes

Malgré les difficultés, les vocations syndicales féminines sont soutenues et encouragées, grâce aux nouvelles dispositions sur la représentation des salariés et aux politiques de mixité instaurées en interne. Depuis 2017, en application de la loi Rebsamen, les listes de candidats aux élections professionnelles doivent respecter le principe de mixité proportionnelle. Autrement dit, la représentation des salariés doit être le fidèle reflet des équilibres femmes-hommes dans l’entreprise.

Sur le terrain, les équipes syndicales se démènent afin de satisfaire à cette obligation, soulignant dans certains secteurs la difficulté de « trouver des femmes » dans des environnements de travail très masculins. S’il est encore un peu tôt pour connaître l’impact réel de la loi Rebsamen relative à la mixité, « de fait, tout le secteur privé a été obligé de se poser la question, et cela a fait bouger l’organisation », remarque Béatrice Lestic. C’est le cas à la Fédération nationale Construction et Bois (FNCB), qui couvre les secteurs a priori très masculins de la construction et des travaux publics.

“la mixité aux postes à responsabilités est rarement spontanée”

« Nous avons réalisé un état des lieux de la mixité, indique Patrick Blanchard, secrétaire national à la FNCB, responsable de l’égalité professionnelle. Nous avons seulement 15% de femmes parmi nos adhérents alors que nos branches professionnelles comptent de 20 à 25% de femmes. Notre conseil fédéral a décidé en conséquence de réserver des sièges aux candidatures féminines. » Une femme et six hommes au bureau exécutif de la fédération, cinq femmes au bureau fédéral qui compte 34 militants…

La fédération a ainsi enclenché une dynamique positive. Cette politique de quotas a le mérite de briser les effets de plafond de verre, car la mixité aux postes à responsabilités est rarement spontanée, comme on a pu le constater également à la Fédération Santé-Sociaux, qui compte une grande majorité de femmes parmi ses adhérents. « Il a fallu une décision relevant de la volonté politique de la secrétaire générale, Ève Rescanières, pour que des sièges soient réservés aux femmes au sein de notre exécutif  », souligne Clotilde Cornière, responsable de la mixité à la fédération.

Les quotas ne sont pas une idée nouvelle à la CFDT. Lors de la journée « Mix’idées », en 2018, Nicole Notat, ex-secrétaire générale de la CFDT, s’exprimait ainsi à ce sujet : « Dès 1982, nous avons posé la question des quotas. Beaucoup s’y opposaient, notamment des militantes qui disaient vouloir conquérir leur place par leurs propres moyens. Il a fallu leur expliquer que cela dépassait leur cas personnel. » Quelques décennies plus tard, le sujet est toujours d’actualité, tant il est vrai que les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis. 

mneltchaninoff@cfdt.fr

 

*Conciliation difficile entre vie familiale et professionnelle – septembre 2019.

     

Cecile GuillaumeDRCécile Guillaume

“ Une organisation engagée pour la cause des femmes ”

Sociologue spécialiste de la syndicalisation des femmes. Auteure de Syndiquées – Défendre les intérêts des femmes au travail, (Les presses de SciencesPo, 2018).

La part des femmes parmi les adhérents CFDT ne cesse d’augmenter. Qu’est-ce que cela traduit ?

Cela s’explique en partie par la présence accrue des femmes sur le marché du travail. C’est également dû à une offre syndicale plus solide et plus large dans les secteurs fortement féminisés : la fonction publique, les métiers de la santé ou l’enseignement. Les fédérations professionnelles de la CFDT telles qu’Interco, les Services, Santé-Sociaux ont mené par le passé de grandes campagnes d’adhésion qui ont porté leurs fruits. Le fait que la CFDT soit très féminisée – il suffit de fréquenter les congrès pour le voir – contribue peut-être à attirer les femmes, qui ne s’identifient pas à des syndicats plus masculins. La CFDT est perçue par les salariées comme une organisation égalitaire, qui s’engage pour la cause des femmes. Il y a une certaine forme de constance de cette organisation, engagée dès les années 70 pour le droit à l’avortement, ensuite sur les enjeux de la parentalité, aujourd’hui sur la PMA pour toutes. Tout un travail est mené sur la retraite des femmes, la précarité, les violences faites aux femmes.

Cette féminisation se retrouve-t-elle à tous les niveaux de responsabilité ?

Il y a une féminisation par le bas et par le haut. Au sommet de l’organisation, la parité est respectée, qu’il s’agisse de la commission exécutive ou du bureau national [50 % de femmes à la commission exécutive et 48 % au bureau national]. En revanche, les femmes ne sont pas encore assez représentées parmi les grands mandatés, les délégués syndicaux centraux de grandes entreprises ou à la tête des syndicats. La loi Rebsamen, qui introduit la mixité proportionnelle des listes électorales, ne dit rien à ce sujet.

Pensez-vous que cette loi favorisera la syndicalisation des femmes ?

La loi « mixité » oblige à féminiser. Mais elle coïncide avec la mise en place des comités sociaux et économiques (CSE), qui ne sera
pas forcément favorable à la représentation des femmes. La recomposition des instances risque d’avoir des effets très sélectifs, pas seulement en matière de genre, d’ailleurs, mais aussi de niveau de qualification. Les mandats CSE sont hyperprofessionnalisés et centralisés. Devenir militant, c’est franchir une série de paliers, on acquiert de l’expérience, des connaissances et de la légitimité au fil des mandats. On vit sa première assemblée générale, son premier congrès, c’est un processus qui doit être accompagné. Aller trop vite, ce n’est pas forcément sécurisant.

Les femmes s’engagent-elles pour défendre leurs droits en tant que femmes ?

Au contraire, en général, elles évitent dans un premier temps de prendre en charge l’égalité professionnelle, elles ne veulent pas passer pour la féministe de service. Mais elles peuvent être confrontées à ces questions au cours de leur mandat. Elles sont par exemple saisies par une salariée discriminée au retour d’un congé maternité. Ou bien elles découvrent l’existence des écarts salariaux, qui sont peu visibles au premier coup d’œil. Les jeunes salariées notamment pensent que la question est réglée depuis longtemps car toutes les entreprises affichent aujourd’hui des chartes d’égalité professionnelle. Quand elles se rendent compte que les effets de ces politiques sont minimes, elles peuvent devenir très véhémentes. Le syndicalisme peut conduire alors à une forme de conscientisation féministe.

     
     

Propos recueillis par mneltchaninoff@cfdt.fr