Samu social : À la rencontre des gens de la rue

Publié le 07/05/2015

À Nice, le Samu social de jour sillonne les rues de la ville à la rencontre des personnes sans domicile stable. Cette petite équipe dynamique tisse patiemment des liens avec celles et ceux qui vivent en marge de la société depuis plusieurs mois ou plusieurs années afin de les accompagner dans un parcours de réinsertion.

Assis sur les marches d’une église des beaux quartiers de Nice, Richard* commence par râler. Ses pieds lui font mal, il n’a pas envie de parler et il veut qu’on lui «foute la paix». Après tout, il n’a rien demandé. Pas dupe du manège, Christine (photo ci-contre) le laisse déverser sa colère quelques minutes avant d’engager la conversation. Cette infirmière fait partie de la petite équipe du Samu social de jour qui se consacre aux sans-abris de Nice. Elle connaît le bonhomme depuis plusieurs années et n’a aucun mal à le calmer… «Richard a de gros problèmes de santé qui nécessiteraient la prise de médicaments, mais il ne parvient pas à se prendre en main, explique-t-elle. Sa colère est une colère de façade parce que, dans un sens, il a peur que je lui fasse des reproches.» Très vite, le ton de l’entretien prend d’ailleurs une tout autre tournure, plus intime. Richard évoque ses petits bobos et ses contrariétés du moment. Tihomir, le psychologue de l’équipe et élu CFDT, engage à son tour la discussion pendant que sa collègue examine les pieds douloureux.

Richard fait partie des sans-abris que l’on voit de loin dans la rue en évitant de croiser leur regard. Pas méchant mais souvent sale et à la mine hirsute, qui peut faire peur ou dégoûter. L’équipe de jour du Samu social de Nice suit régulièrement près de 200 personnes comme lui, en grande détresse sanitaire et sociale, et plus de 600 chaque année de manière ponctuelle. À bord de son véhicule, l’équipe intervient suite à un appel du 115 (Numéro Vert d’urgence sociale), à un signalement d’une structure partenaire ou tout simplement au hasard d’une maraude. Elle peut aussi donner « rendez-vous » aux personnes qu’elle suit déjà. La rencontre se fait alors sur un bout de trottoir ou un banc public. «Nous ne recevons pas dans un bureau. Notre spécificité est d’aller à la rencontre des gens, de les voir sur leur lieu de vie», résume Christelle Giuliani, assistante de service social de formation, responsable de cette petite structure mobile qui sillonne depuis 1997, sept jours sur sept, les rues de la ville.

 La diversité des membres de notre équipe nous aide à lever les obstacles

« Notre rôle consiste à tisser des liens et à aider ces hommes et ces femmes à s’inscrire dans un parcours de réinsertion, explique cette militante dans l’âme, par ailleurs élue CFDT. Nous ne les soignons pas, mais nous pouvons les accompagner à l’hôpital ou à un rendez-vous chez le médecin. Nous ne donnons pas d’argent, mais nous les aidons à remplir les démarches afin qu’ils puissent bénéficier du RSA, d’une retraite ou d’une chambre dans une structure d’urgence en collaboration avec les partenaires concernés. Pour résumer, nous tentons de les accompagner et de les réorienter vers les structures adéquates, vers le droit commun. » Paradoxalement, les sans-abris sont souvent qualifiés de « profiteurs du système » alors qu’au contraire ils sont souvent trop désocialisés pour réclamer ce qui leur revient de droit. Notre système social est en effet peu adapté à cette population très marginalisée. Il est souvent trop « rigide » pour répondre efficacement à la grande détresse. En matière de santé, par exemple, les SDF sont pris en charge quand il y a une urgence, mais s’ils souhaitent se soigner avant d’attendre le pire, il faut qu’ils aient fait au préalable toutes les démarches pour bénéficier du droit à la couverture sociale : CMU, AME (aide médicale d’État). Ce qui est très difficile pour la plupart d’entre eux. Et quand un SDF atteint l’âge de la retraite, il n’est pas rare qu’il se voie réclamer un nombre délirant de justificatifs pour toucher une pension. « Les personnes dans la rue cumulent les handicaps. Elles ont souvent des difficultés d’ordre psychiatrique, et la dureté de leurs conditions de vie entraîne rapidement des problèmes de santé. À cela s’ajoute la question de l’addiction à l’alcool ou à la drogue, souligne Christelle. La diversité de notre équipe, composée d’une coordinatrice de santé, de deux assistantes sociales, d’un psychologue, de deux infirmières, d’une volontaire en service civique et d’un pool de 35 bénévoles, nous permet d’avoir une approche globale pour lever un à un tous les obstacles. »

Leur mission est d’autant plus complexe qu’il faut en même temps faire face à l’engorgement des structures d’accueil. Trouver un lit dans une institution ou un appartement « passerelle » relève par moments du parcours du combattant. « Il faut tordre le cou à l’idée que les gens qui vivent dans la rue ne sont en danger que l’hiver », insiste Christelle, qui vient justement d’arrêter la camionnette au milieu de la chaussée pour porter assistance à une autre connaissance, Alexandre*, allongé sur le trottoir en plein soleil, manifestement très alcoolisé. « Personne n’a eu l’idée de le signaler au 115, fait-elle remarquer, alors qu’un coma éthylique peut rapidement se produire. » Après vérification, Alexandre n’est pas en grand danger, mais il n’est que 11 heures… « Nous avions réussi à ce qu’il accepte d’être hospitalisé pendant plusieurs mois. Il allait beaucoup mieux, mais manifestement cela n’a duré qu’un temps, constate Tihomir avec une pointe de fatalité dans la voix. C’est vraiment l’alcool qui le fait replonger à chaque fois. »

Heureusement, les belles histoires existent aussi. « Notre rôle est de rallumer la flamme qui est en eux, explique Christine, de provoquer le déclic qui va faire qu’ils trouvent l’envie et la force de se soigner ou d’intégrer une structure spécialisée. Cela arrive parfois avec l’âge ou grâce à une rencontre. C’est très difficile de généraliser tant les parcours de vie sont différents ». Sur la place du Palais de justice, Christelle retrouve ainsi Hamid*, qu’elle suit depuis quinze ans. Il a pris un coup de vieux, mais il a emménagé depuis plusieurs mois dans un hôtel meublé et pense à se faire refaire les dents. « On dit souvent que sortir de la rue demande autant d’années que le nombre d’années où l’on y a vécu. C’est un long chemin qui demande du temps et ne peut se faire sans aide », conclut Christelle en remontant dans le véhicule. Le téléphone vient de sonner. Une nouvelle intervention se prépare.

jcitron@cfdt.fr

* Les prénoms ont été changés.

photo © Thierry Nectoux / Regard social