Petite enfance : la CFDT investit les crèches

Publié le 30/10/2013

Ce secteur est confronté à des évolutions économiques qui mettent parfois à mal le travail des professionnels. Reportage à Mulhouse.

La petite enfance, ce n’est pas le monde des Bisounours, comme le confirment nombre de salariés du secteur. «?Travailler avec les enfants, ce n’est pas seulement les garder. C’est de la vigilance, de la sécurité, de l’hygiène, du développement affectif, de l’adaptation à chaque enfant, aux parents aussi, c’est de la réflexion pédagogique?», explique Carine Bordeuge. Cette éducatrice de jeunes enfants (EJE) paie cher la vision exigeante de son métier. Pendant trois ans, elle a travaillé dans une crèche du groupe privé «?Petit chaperon rouge?» (PCR) à côté de Mulhouse. Confrontée à un sous-effectif chronique, au stress, au travail dans l’urgence, à des installations non conformes, à une direction instable (quatre directrices en trois ans?), à un salaire bloqué, elle pointe les dysfonctionnements de l’établissement. Résultat, elle est licenciée. D’abord «?dégoûtée?», cette adhérente CFDT ne renonce pas. Avec l’aide du syndicat et de ses anciens collègues, elle conteste son licenciement devant les prud’hommes. Elle fait une formation et décroche une licence en management de projets.

     

275 000 places
Le gouvernement a prévu l’ouverture de 275?000 places en crèche pour les moins de 3 ans d’ici 2017. Le pays compte 1,2?million de places toutes formes d’accueil confondues pour 2,4?millions d’enfants de moins de 3 ans.

Pour Philippe Bernhard, secrétaire adjoint du syndicat Santé-Sociaux CFDT du Haut-Rhin, « l’apparition de groupes privés dans le domaine de la petite enfance depuis une douzaine d’années ne tire pas le secteur vers le haut?». Jean-Yves Guénier, militant CFDT et vice-président de la crèche associative 24/24 de Mulhouse, indique?: «?Le secteur lucratif livre une concurrence déloyale au secteur associatif qui est régi par la convention collective Alisfa1. Le secteur privé n’est pas couvert par une convention, ce qui lui permet de rafler les délégations de service public en présentant des coûts moindres.?» «?Cette faille dans le système conventionnel pourrait être comblée en étendant la convention du secteur sanitaire, qui comprend un secteur lucratif, aux groupes privés de la petite enfance ou bien en créant une convention collective propre, voire un accord d’entreprise de bon niveau. Pour cela il nous faudrait une meilleure représentation syndicale dans ce secteur.?»  estime Philippe Bernhard. En attendant, l’associatif se fait tailler des croupières.

Cindy Humpich, auxiliaire de puériculture, a vécu le passage de l’associatif au privé, en l’occurrence «?People and Baby?». «?On nous a fait miroiter les avantages liés à un grand groupe, les tickets restaurants, le comité d’entreprise mais on n’a rien vu venir.?» En fait, l’avènement du secteur privé a tourné au cauchemar?: augmentations bloquées, absents non remplacés, traiteur à moindre coût, manque de matériel, rationnement des couches, etc. Frustrée de ne plus exercer son métier dans de bonnes conditions, Cindy s’est fait licencier pour devenir assistante maternelle.

  30?000 agents de la fonction publique territoriale travaillent dans le secteur de la petite enfance. Ce sont pour l’essentiel des auxiliaires de puériculture et des éducatrices de jeunes enfants. Syndicalement, ces salariés sont dans le champ de la Fédération Interco-CFDT.

     

Pour autant, tout n’est pas rose dans le secteur associatif. Nathalie Munch, EJE dans une crèche de Mulhouse, explique?: «?La nouvelle tarification de la Caisse d’allocations familiales2 entraîne des problèmes financiers pour les structures associatives. Le taux d’occupation des locaux requis a été relevé. Conséquence?: les conditions de travail se sont dégradées.?» Quand viennent s’ajouter des problèmes de management, la barque des salariés est vite pleine et les risques psychosociaux explosent.

De plus, le plan gouvernemental d’urgence à la petite enfance de 2011 n’a rien arrangé. Contrecarré par le mouvement «?Pas de bébé à la consigne?», deux mesures de ce plan sont malgré tout en vigueur. L’encadrement minimum des enfants par des professionnels est passé de 50?% à 40 % et le droit au dépassement du nombre d’enfants accueillis de 10?% à 20 %. Ces nouvelles donnes ont plombé le secteur.

Et pourtant bien vivre son métier dans la petite enfance, c’est possible, comme en témoigne Brigitte Stillitano. Cette auxiliaire d’animation travaille dans ce secteur depuis six ans après dix-huit ans dans la banque. «?À ce jour, je n’ai aucun regret?», assure-t-elle. Elle exerce à Soultz dans une crèche de taille moyenne où elle prend du plaisir à travailler avec une «?équipe dynamique qui se remet en cause régulièrement?». Brigitte a pris sa carte à la CFDT non pas en raison de problèmes locaux mais parce qu’elle craint pour l’avenir de son secteur professionnel?: la prestation de service unique et le plan gouvernemental ont fait des dégâts dans les esprits.

Sylvie Stroebele, directrice de la crèche 24 h/24 à Mulhouse, est plutôt confiante dans l’avenir. Cet établissement offre des conditions de travail correctes à ses employés. Une ambiance sereine règne dans cette crèche. Cette structure originale est rentrée dans les clous des réglementations spécifiques aux établissements ouverts la nuit. Comme quoi, il est possible de trouver un juste équilibre.

dblain@cfdt.fr

1. Convention collective des acteurs du lien social et familial.
2. Il s’agit de la PSU?(prestation de service unique).